Elle se trompait, car le soir même, lorsque M. Joudas rentra, il vit, qu’à sa porte, d’une voiture, on déchargeait une malle.
Mme Joudas saisit son mari dans le vestibule.
— Il est là, souffla-t-elle. Il n’a pas été à l’hôtel, il est descendu tout droit ici… Je lui ai donné la chambre de Pauline qui couchera avec sa sœur. J’ai fait un rôti pour le dîner. On doit être beau joueur… Nous l’interrogerons adroitement. Il n’a qu’une seule malle, mais… Chut… le voilà.
M. Alfred Joudas descendait l’escalier. C’était un homme de haute taille, aux cheveux argentés, au visage glabre, énergique et fatigué. Il était vêtu d’un complet gris assez usé. Il embrassa M. Octave Joudas, en disant qu’il était heureux de le voir. Il semblait aussi à l’aise que s’il les avait quittés le mois d’avant ; il rappelait à son frère leurs souvenirs d’enfance ; il plaisantait gaiement avec ses nièces. Il ne parut pas s’apercevoir de la mesquinerie de l’installation, et mangea copieusement au dîner qu’il déclara excellent. Du reste, il ne donna sur lui-même pas le moindre détail et éluda, sans avoir l’air de les comprendre, les questions détournées qui lui furent posées.
Ce n’est qu’après le repas, lorsque M. et Mme Joudas, afin de voir ses bagages, l’eurent conduit dans la chambre qui lui était destinée, qu’il eut un moment d’abandon.
— Je vous remercie, ma belle-sœur, dit-il à Mme Joudas, je serai très bien ici. J’ai eu des logis de toute sorte, je vous assure, et souvent moins confortables que cette jolie chambre. Dans la vie, il y a des hauts et des bas…
Il s’approcha de son frère :
« Tu as pris la meilleure part, vois-tu, mon vieux… Rester tranquille chez soi, dans sa petite ville, à se laisser vivre avec un petit travail de tout repos, sans mécomptes et sans déboires… J’en suis à me demander si ce n’est pas la vraie sagesse… »
Il semblait sombre et on crut l’entendre soupirer. Il leur dit bonsoir, M. et Mme Joudas redescendirent.
— Il est sans le sou ! cria M. Joudas lorsqu’ils furent seuls dans leur morne petit salon. J’en étais sûr, il est sans le sou ! Tu as vu son avidité au dîner ? Tu as vu ses bagages ? Trois méchants complets usagés et quelques chemises. Tu as entendu ce qu’il dit des mécomptes et des déboires ?… Il est venu pour vivre à nos crochets !… à mes crochets à moi, la bête de somme ! continua-t-il en s’animant. — Je ne peux pas ! Je n’y suffis pas ! C’est trop ! J’ai un frère en Amérique ! Il revient ! Il est sans le sou…