M. Octave Joudas souffrait du foie et de l’estomac, et depuis longtemps, autant par régime que par économie, il avait renoncé au vin. Afin de donner l’exemple à son frère Arthur, il dut cependant se résigner à en boire ce soir-là, et, au bout de quelques verres, ce fut sans répugnance, bien au contraire. Inexplicablement, il se sentit gai, animé, et il se dit, à part lui, que la vie n’était pas si mauvaise qu’il le croyait. Sur sa femme et sur son frère il posa un regard plein de tendresse.

M. Alfred Joudas, qu’un si passionnant mystère enveloppait, était visiblement de plus en plus heureux de se trouver en famille. Il mangeait bien, causait et buvait gaiement, mais, pour lui, cela ne semblait pas être un excès, et il restait parfaitement discret et maître de lui.

Quant à Mme Joudas, elle dînait avec dignité et trempait ses lèvres dans de l’eau rougie. Un souci cependant plissait son front majestueux : le repas s’avançait et son mari n’avait fait encore aucune tentative pour provoquer les confidences de son frère ; aussi, au regard d’affection émue que lui lança M. Octave Joudas répondit-elle par un coup d’œil impératif. Il ne comprit pas ou feignit de ne pas comprendre. Il prit une nouvelle bouteille, servit Alfred et se servit.

Exaspérée, Mme Joudas, pour le rappeler au sentiment de la situation, lui lança un coup de pied sous la table. Le coup fut vif, M. Octave Joudas le reçut sur la cheville.

— Oh ! la ! la ! cria-t-il en se dressant.

Il s’appuya d’une main à la table, désigna, de l’autre main, sa femme et dit à son frère :

« Elle m’a fichu un coup de pied !

— Comment cela ? demanda Alfred, étonné.

— Octave !… cria d’une voix tragique Mme Joudas, qui venait de s’apercevoir que l’état de son mari n’était pas normal.

— Un coup de pied ! continua M. Joudas qui semblait joyeux. Un coup de pied qui te concerne, Alfred !