— Octave ! cria encore Mme Joudas.

— Oui, sois tranquille, j’y viens, il va parler ! N’est-ce pas, Alfred, que tu vas parler ? Tu étais gentil pour moi dans le temps, quand on était gamins tous deux… Alors, voilà, vaut mieux s’expliquer franchement : Depuis une semaine que tu es là, on ne vit plus. Ça ne peut pas durer… A moins d’être aveugle, tu dois avoir vu que nous sommes dans la misère. C’est une misère bien ; on garde le décorum ; on a une bonne, elle change souvent parce qu’il y a trop à faire et pas assez à manger, mais le principe y est ; on donne des thés avec des petits gâteaux ; oui ; et on a des filles qui ont suivi des cours payants. Bref, on tient son rang… Alors on a un frère qui revient d’Amérique : une question se pose, comme dit Mme Joudas : « A-t-il fait fortune ? » Dame, un frère sans le sou, qui ne s’est pas inquiété de vous pendant trente ans, on n’a qu’à le prier de s’en aller. S’il est riche, c’est une autre paire de manches… Tu saisis ?… Alors faut-il te choyer ou te prier de t’en aller ? Dis si tu es riche !

Il s’arrêta tout souriant. Mme Joudas, qui avait compris l’impossibilité de le faire taire restait immobile sur sa chaise, les yeux fixés droit devant elle.

M. Alfred Joudas n’avait pas bougé. D’abord son visage avait exprimé la surprise et un peu de colère ; puis du mépris railleur. Maintenant il regardait son frère avec une commisération profonde.

— Si je suis venu ici, dit-il enfin lentement, c’est avec l’intention de m’y établir… Je suis en pourparlers pour acheter un domaine, la Verdière.

— Mais c’est princier ! cria Mme Joudas, bondissant tout à coup.

— Alors, tu es riche ! cria en même temps M. Octave Joudas, exultant.

Tous deux tendaient vers Alfred Joudas des faces ardentes que la même espérance transfigurait. Il regretta d’avoir choisi ce pays pour y finir sa vie et continua :

— Je suis riche, oui. Je croyais vous l’avoir écrit. Mais mon existence a été si occupée… Enfin, pour la Verdière, je voulais que ce soit pour vous une surprise. Mon intention était de ne vous prévenir que lorsque nous y serions tous installés… Je dis nous, reprit-il doucement, parce que — je croyais aussi vous l’avoir annoncé, — parce que je suis marié… Ma femme est à Paris avec nos quatre enfants…

Il y eut un silence pesant. M. Octave Joudas était devenu gris de cendre. Mme Joudas, atterrée, vit l’avenir pour elle et pour ses filles.