— Je m’attendais si peu… Il y a si longtemps…
— Quatre ans ! A qui la faute ? Pourquoi ne m’as-tu jamais écrit, depuis ton départ pour ce voyage aux Indes ? Nous étions camarades depuis le collège, il y avait toujours eu entre nous la meilleure amitié, et parce que tu pars pour un long voyage, tu m’oublies… plus un mot, rien…
— Oui, oui, murmura Pradil. Tu as raison et, je t’assure, tu ne me feras jamais autant de reproches que je m’en suis fait. J’étais parti pour travailler là-bas, pour peindre… Mais j’ai été malade, paresseux… Je voulais te donner de mes nouvelles, et de jour en jour je différais… Avec toi qui as toujours été pour moi un ami si sûr, si bon, si sincère, c’est sans excuse… Et les mois ont passé… Tu m’en veux ?
— Mais non. Je suis trop heureux de te revoir…
Ils marchaient côte à côte le long du quai. Bernage, avec sa figure grave et maigre, son visage sévère et ses tempes grises, semblait plus âgé de dix ans que Pradil, dont le visage fin était sans rides, la moustache blonde et les yeux bleus très jeunes.
Pradil reprit :
— Comme je revenais, la guerre a éclaté. J’ai été sous-lieutenant assez vite… Maintenant, je suis en convalescence d’une blessure au bras… Oh ! rien de grave… Toi, je ne te demande pas ce que tu as fait… Je le sais… On m’a parlé de toi bien souvent… Oui, des camarades qui avaient été sous tes ordres ou dans le même secteur que toi… et qui t’admiraient… Du reste, tes décorations, ton grade, à ton âge, c’est épatant… Et quand on me parlait de toi, chaque fois j’avais des remords… J’en ai eu surtout l’année dernière, quand j’ai appris que tu avais été grièvement blessé… Tu es tout à fait rétabli maintenant ?
— Oui, tout à fait…
Ils firent quelques pas en silence, et Pradil, comme pour renouer la conversation, demanda :
— Qu’est-ce que tu fais ici ?