« Oui, elle m’a quitté… Elle s’est enfuie. Cela s’est passé environ six mois après ton départ pour les Indes. Oui, tu es parti vers la fin de l’été 1913, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est le 12 février 1914 que Jacqueline s’est enfuie… Où ? Comment ? Avec qui ? Je n’en sais rien. Il y avait quatre ans que nous étions mariés, tu le sais, et notre vie me semblait très heureuse. Nous n’avions pas d’enfants, mais si moi je le regrettais un peu, je suis sûr que Jacqueline n’y pensait pas du tout. Je l’aimais, je croyais qu’elle m’aimait, et il n’y avait jamais eu de dissentiment entre nous. Elle semblait heureuse, n’est-ce pas ? Un jour, ce 12 février, en rentrant chez moi, je n’ai pas trouvé Jacqueline. Elle m’avait laissé une lettre où elle me disait qu’elle aimait un autre homme et qu’elle ne voulait pas plus longtemps se partager entre lui et moi. Et elle ajoutait qu’elle disparaissait ainsi parce qu’elle avait peur de ma colère, non pas tant pour elle que pour lui… J’ai cherché, cherché, cherché… en vain… J’étais fou, et c’est alors que j’aurais eu besoin d’un ami à qui me confier, mais tu étais au bout du monde… Voilà ce qui m’est arrivé… L’été d’après il y a eu la guerre. J’avais été officier d’artillerie en sortant de Polytechnique et j’avais donné ma démission pour me marier. J’ai repris mon grade… et j’ai eu d’autres préoccupations… Voilà exactement mon histoire… Non, ne me dis rien à ce sujet-là… »

Le cri d’un employé annonçant le train interrompit Bernage. Il monta en wagon et, penché à la portière, serra la main de Pradil, à qui il allait demander son adresse afin qu’ils continuassent à se revoir, quand, sur le quai, survint un gros monsieur d’aspect affable.

Partageant son salut entre Bernage et Pradil, il aborda celui-ci :

— Monsieur Pradil, je vous salue bien. Si vous le permettez, je vous déposerai à votre villa. J’ai ma voiture. Et comment se porte Mme Pradil ?

Pradil était devenu pourpre. Bernage, penché à la portière du train qui s’ébranlait, avait pâli, assailli par un monde de soupçons. Pradil marié ? Avec qui ? Pourquoi n’en avait-il pas parlé ? Pourquoi n’avait-il pas dit qu’il habitait ce pays ? Pourquoi avait-il montré, par moments, tant de gêne ? Et son silence pendant son voyage ? Mais était-il même parti pour les Indes ? N’avait-il pas, au lieu de cela, préparé la retraite sûre et douce où Jacqueline était venue le rejoindre ?

Bernage eut un mouvement de folle rage. Il retrouva les souffrances de jadis… Il ne pouvait descendre du train qui filait ; il ne pouvait s’arrêter avant d’achever sa mission… Mais il voulait savoir. Il reviendrait plus tard… Plus tard ?… Brusquement calmé, il eut un haussement d’épaules. Vivrait-il plus tard ? Combien de jours d’avenir aurait-il à lui ? Le présent, auquel il s’était donné tout entier, le ressaisissait. Ce passé, qui l’avait torturé, lui sembla factice, futile, vain ; en tout cas chimériquement lointain par delà les trois années de guerre. Et il se rendit compte qu’il était, pour le moment du moins, un autre homme que ce passé ne concernait plus.

PRÈS DE L’EAU

L’usine était aux portes de la ville, mais Étienne Lalier, le nouveau contremaître, quand il en sortit le soir, s’en alla à travers la campagne.

Il marchait lentement, courbant un peu sa haute taille robuste ; une expression de gravité vieillissait légèrement son visage énergique, aux yeux clairs, aux traits réguliers ; absorbé dans ses pensées, il suivait le canal, regardant, sans y prendre garde, l’eau glauque qui reflétait le ciel brouillé d’avril.

Il arriva près d’une écluse. L’éclusier, un vieux à l’air renfrogné, manœuvrait, pour des péniches, les hautes portes sombres.