« Je m’appelle Cécile ! Vous reviendrez ? »
Ce fut le début de leur amitié. Lalier, quelques jours après, revint à l’écluse. La petite parut satisfaite de le voir ; le vieux accepta une pipe de tabac et prononça quelques paroles à propos du temps qu’il ferait. Une averse étant survenue, ils s’abritèrent tous les trois dans l’étroit logis qui était extraordinairement en désordre. La fois suivante, Lalier apporta des bonbons à la petite mais elle n’en sembla pas satisfaite. Ce qu’elle voulait, c’était qu’il vienne bavarder avec elle, ou plutôt écouter ses bavardages et répondre aux innombrables questions qu’elle lui posait comme s’il avait dû tout savoir. Lui, fumant une cigarette, regardait l’écluse et la campagne et, quand il paraissait trop distrait, Cécile se taisait et l’observait, son visage mince tout à coup assombri.
Des semaines passèrent, et maintenant Lalier, sans bien s’en rendre compte lui-même, ne se trouvait jamais mieux que quand il était à l’écluse. Le vieux était ours, la petite était bizarre, mais il trouvait là une sorte d’intimité qui lui était douce. Au cours de son labeur quotidien il pensait parfois à la voix puérile, aux yeux noirs, aux cheveux en boucles emmêlées de sa sauvage petite amie. Elle n’était qu’une enfant pour lui. Il ne remarquait pas qu’elle changeait, qu’elle parlait moins, qu’elle avait essayé de discipliner sa chevelure, de recoudre sa robe, de ranger un peu le ménage à l’abandon.
Un soir d’été il arriva en hâte sous les premières gouttes d’un orage.
— Papa est absent pour une demi-heure, lui dit Cécile qui l’attendait, debout sous le lierre de la porte, — moi je suis restée. C’est samedi et j’étais sûre que vous viendriez…
Ils s’assirent sur un banc vermoulu, sous l’auvent de la petite maison et regardèrent l’eau du canal et le vert des bois qui frissonnaient sous l’averse lourde.
Après un silence, la petite, sans tourner les yeux vers son compagnon, lui dit soudain :
« Pourquoi êtes-vous toujours triste ? »
Il tressaillit.
« Si, si, continua-t-elle. J’ai bien vu. Vous êtes triste… Je n’ai jamais osé vous en parler… C’est parce que vous êtes seul que vous êtes triste, n’est-ce pas ? Moi aussi, avant, j’étais triste et je m’ennuyais… »