— Papa ? Il n’est pas là. Déjà avant que ça soit la guerre il n’était jamais là. Il était loin, disait maman. Maintenant il est à la guerre. On le voit jamais. Tous les autres ont des papas qui viennent en permission. Moi, il vient jamais…

— Alors, tu ne te rappelles pas de lui ? demanda le soldat en se penchant vers les yeux clairs de la petite fille.

Elle secoua la tête pour dire non.

« C’est vrai, se dit-il, comment se rappellerait-elle ? Elle avait quoi ?… Douze ou quinze mois… Et ça fait six ans bientôt depuis que… »

— Et ta maman, reprit-il tout haut, qu’est-ce qu’elle dit de ça ?…

— Elle dit rien. Elle travaille, et puis elle soigne grand’mère qui peut presque plus marcher, et puis elle soigne Berthe, et puis moi… Et voilà…

L’homme resta silencieux. Dans les traits de l’enfant il essayait de retrouver l’image de la mère. Le souvenir de celle-ci et de leur passé, — ce souvenir qui, depuis des mois, au milieu du péril, de la souffrance et de la fatigue, s’imposait à lui toujours plus impérieusement, et qui, enfin, l’avait amené là pour savoir, sans intention précise, — le soulevait, maintenant, d’émotion. Il revit la jeune fille, timide et tendre, qui était devenue sa femme et qu’il avait tant, et si injustement, fait souffrir. Il songea à tout l’amour qu’elle lui avait donné et qu’il avait gâché. Il voyait là-bas la maison où pourrait être son foyer. Cette enfant fraîche et vive était sa fille. Il eut un désir éperdu de retrouver ce qu’il avait rejeté six ans auparavant.

Il se leva brusquement et dit à l’enfant :

— Écoute, tu vas me mener…

Mais il s’arrêta, hésitant. Il se souvenait maintenant des dernières querelles, de sa dureté à lui, de sa révolte à elle. Il se demanda s’il n’était pas devenu un étranger pour la mère comme il était un étranger pour l’enfant et il se tourna vers celle-ci :