Après un moment de silence, il reprit, avec un geste vers le paquet noir :

— Cela, c’est à votre sœur. Il m’avait dit ce qu’il fallait que je prenne pour l’apporter ici, en cas de malheur. Et il est tombé tout à côté de moi, tué sur le coup… Aussitôt que j’ai pu, j’ai tenu ma parole… C’était mon meilleur camarade, Tullier ; depuis des mois on était ensemble… Quand il m’a fait jurer de venir ici il m’a offert la même chose si c’était moi qui tombais… Seulement, moi, c’était pas la peine…

— Pourquoi ? demanda Émilie en levant les yeux.

— Pourquoi ? (Il eut un rire un peu forcé). Mais parce que moi je suis tout seul, voilà ! Je n’ai ni parents, ni fiancée, ni… personne qui tienne à moi. Bref, je suis tout seul… Et même, voyez-vous, là-bas, il y a des moments où c’est dur, n’est-ce pas, de se dire ça… Mais je vous raconte là des choses qui ne vous intéressent pas…

Elle dit doucement que cela l’intéressait, et alors le soldat, après avoir hésité, ne put retenir une question.

— Et vous, demanda-t-il, à demi-voix, est-ce que vous avez un fiancé, là-bas ?

Elle fit un mouvement de tête négatif en devenant très rouge. Ils gardèrent le silence, dans un sentiment doux et imprécis, auquel se mêlait la douleur du deuil qu’évoquaient les pauvres souvenirs qui étaient là, sur la table. Le soldat pensa confusément à la mort tant frôlée et il eut un grand désir de vivre et d’aimer, dont l’image fut cette enfant svelte, aux cheveux châtains. Mais il n’osa le lui exprimer, et dit seulement :

— Je vais m’en aller. Je voudrais vous faire une demande. Voulez-vous me permettre de dire à un camarade, si quelque chose m’arrive, de vous envoyer quelques-uns des objets que je laisserai ?… Ça ne vous ennuie pas ?…

Elle attacha sur lui ses yeux bleus pleins d’émotion et, un peu tremblante, répondit :

— Vous reviendrez… je suis sûre que vous reviendrez…