Elle secoua la tête.

— Si j’avais su, je serais venue plus tôt… Maintenant, faut que je m’en aille. Je reviendrai demain pour nettoyer votre chambre, vous ne pouvez pas rester comme ça dans la crasse…

Elle se leva, rassembla les enfants, les poussa sur le palier, revint, et à demi-voix :

« Dites donc, cousin, entre parents faut pas de façons. Justement j’ai touché mon ménage hier… Ça ne me gêne pas… Vous me rendrez ça plus tard. »

Rapidement elle fourra quelque chose sous l’oreiller de Paponel, dit « A demain ! » et se sauva.

Paponel jeta la main sous l’oreiller. Il y trouva un billet de cinq francs. Sa face pâle devint livide. Il se dressa, frémissant d’horreur. Les rêves de trente-six ans d’efforts, à peine réalisés, s’écroulaient sous quelque chose de plus fort que tout égoïsme. Et comme M. Bellancourt, toujours essoufflé, entrait pour chercher sa réponse, Paponel, en chemise et furibond, se jeta sur lui.

— J’accepte ! cria-t-il à cet homme ahuri, j’accepte, vous dis-je ! Je redeviens esclave ! Il me faut de l’argent, puisque je n’en ai que pour moi ! Elle m’a donné cent sous ! Elle n’a rien ! Il faut que je l’aide, avec ses sales mioches ! Je suis le cousin de Paris !

LA PETITE LOUISE

La petite, le bébé dans les bras, était venue à pied, se hâtant involontairement tant elle avait peur d’être en retard. Lorsqu’elle fut à la gare, elle vit qu’elle était en avance d’une heure. Elle se renseigna sur l’endroit où elle devrait se poster quand arriverait le train et elle alla s’asseoir dans un coin de l’immense salle. Elle semblait avoir quatorze ans, elle était nu-tête, mince dans sa robe simple ; une émotion assombrissait ses yeux. Le bébé, sur ses genoux, regardait d’un air grave passer le monde.

Quand il fut cinq heures moins le quart, elle se leva et s’avança vers la sortie, où des groupes attendaient déjà. Bientôt le train arriva et les soldats commencèrent à sortir. Alors la petite s’affola, car ils étaient si nombreux et ils lui semblaient si pareils qu’elle craignait de ne pas reconnaître celui qu’elle cherchait et elle courut de l’un à l’autre pour mieux les voir. Le bébé, amusé par ce mouvement, riait sur son bras.