J’aurais eu trop peur… Alors, comme je n’ai plus mes parents, j’ai été chez notre vieille tante… Vous savez bien, Mme Breuil !… J’habite chez elle pour le moment… Mais elle est vieille, elle est maniaque, elle est égoïste… Je sens bien que je la gêne, et elle me glace… C’est elle qui m’a rappelé que j’avais une cousine de mon âge — vous. Mais elle m’a dit qu’elle ne vous voyait jamais…
— Je ne vois personne, expliqua doucement Hélène Valgan. Depuis un an et demi, je vis seule ici, avec mes souvenirs… C’est ici que j’ai vécu avec mon mari et je sais que n’importe où ailleurs je serais plus malheureuse encore, je vous assure…
— Oh non, non ! moi je ne pourrai pas ! murmura Yvonne avec un frisson. Je ne pourrai pas maintenant…
Et, après un silence, elle ajouta :
« Pour vous, il y a un an et demi ?…
— Oui, dit Hélène dont les lèvres tremblaient, oui, il y a un an et demi… Et moi je n’ai pas pu voir mon mari une dernière fois… Il est tombé pendant une reconnaissance qu’il commandait. Ses hommes ont voulu le rapporter, mais le terrain, qui était miné, a sauté…
Les larmes étouffèrent sa voix. Yvonne se jeta dans ses bras, et elles restèrent à pleurer ensemble, chacune goûtant un peu d’apaisement à ne plus pleurer seule.
Trois jours après, Yvonne Mayville revint chez Hélène Valgan et y resta plusieurs heures. Le surlendemain, elle lui fit une troisième visite et, désormais, vint quotidiennement. Une amitié grave et douce unit bientôt les deux jeunes femmes, et leur douleur semblable tissa entre elles des liens très forts et chaque jour accrus.
Enfin, comme Yvonne persistait à se plaindre amèrement de la vieille dame atrabilaire et égoïste chez qui elle s’était réfugiée, et qui n’avait pas assez pitié d’elle, Hélène lui offrit de prendre la moitié de son appartement de Passy, très vaste et dont plusieurs pièces étaient vides. Dès lors elles vécurent côte à côte, souffrant moins de souffrir à deux et pour le même motif, et elles éprouvaient l’une pour l’autre une profonde gratitude de cette consolation.