Mais elle se gourmanda de cette faiblesse. Après avoir attendu quelques instants que ses yeux fussent secs, elle retourna la tête vers l’intérieur du wagon et resta immobile et droite, enveloppée dans son manteau et sa voilette tirée sur son visage qu’elle s’étudiait à rendre grave comme elle s’était étudiée à supprimer toute grâce de sa toilette et de sa coiffure. Elle était très jeune et assez jolie et la directrice du cours austère qui l’avait placée lui avait dit que cela convenait peu à une institutrice.

Tout à coup, Agnès s’aperçut que son voisin l’observait. C’était un soldat qui, peu avant le départ, avait pris, auprès de la jeune fille, la dernière place libre. Agnès, d’un coup d’œil de côté, vit qu’il avait un visage juvénile et fin, des cheveux blonds et de beaux yeux. Il semblait timide et ne l’observait qu’à la dérobée, mais fugitivement leurs regards se croisèrent ; tous deux rougirent.

Ils découvrirent à ce moment qu’une grosse dame qui leur faisait vis-à-vis fixait sur eux des yeux réprobateurs. Cela amena entre eux l’échange instinctif d’un autre coup d’œil et une sourde sympathie s’établit. Après le premier arrêt du train, la grosse dame s’endormit et ce fut elle encore qui acheva entre eux de briser la glace, car elle dormait d’un air colère et prononçait dans son sommeil des propos sans suite d’intérêt domestique. Agnès et son voisin se regardèrent avec des yeux pétillants d’une gaieté complice et, cinq minutes plus tard, ils causaient ensemble, à demi-voix, échangeant des phrases banales sur le temps, sur le train, sur la nuit froide, sur n’importe quoi.

Le train s’arrêta de nouveau. Cette fois la halte était de dix minutes et le jeune homme proposa à Agnès de venir avec lui prendre au buffet quelque chose de chaud. Offusquée, la jeune fille refusa avec dignité ; mais il parut tellement malheureux de l’avoir fâchée qu’elle accepta à l’instant même sa proposition qui, du reste, à cause de son air d’aventure, la tentait extrêmement. Il descendit le premier, Agnès s’appuya sur son bras pour sauter du marche-pied et, à travers les quais et les voies, ils partirent en courant, ravis et, comme deux enfants, se tenant par la main. Ils revinrent de même, en grande hâte, après s’être joyeusement ébouillantés avec des cafés. Ils escaladèrent le marchepied de leur wagon et tombèrent haletants sur leur banquette. Ils se sentaient plus camarades que s’ils s’étaient connus depuis l’enfance. Agnès remarqua gaiement qu’ils avaient failli laisser le train repartir sans eux, mais son compagnon lui dit, avec un effarement rétrospectif qu’il essaya de dissimuler, que c’eût été pour lui une chose grave ; et il expliqua qu’il rentrait à son dépôt après un congé de convalescence et qu’il avait attendu jusqu’au dernier moment, en sorte que le moindre retard lui ferait dépasser les limites de sa permission. Agnès fut très impressionnée par l’idée qu’il avait risqué quelque chose pour elle et elle le lui laissa entendre.

Le train roulait à travers la nuit noire et des flocons de neige volaient le long des vitres. Les quatre voyageurs qui restaient dans le wagon dormaient. Agnès et son compagnon, assis côte à côte dans leur coin, se taisaient à présent, mais une intimité très douce, plus encore peut-être que lorsqu’ils se parlaient, grandissait entre eux.

Après quelques minutes, le jeune homme se pencha et dit à voix basse :

— Vous étiez triste en quittant Paris… Pourquoi ?

Elle tressaillit et ne répondit pas.

« Oh ! je vous demande pardon, reprit-il d’un ton réservé. Je suis très indiscret, cela ne me regarde nullement… »

Elle crut discerner une jalousie dans sa voix, elle leva les yeux sur lui et simplement lui raconta pourquoi elle était malheureuse : Elle était orpheline, une vieille parente l’avait élevée, qui la gâtait beaucoup et qui était morte quatre mois avant, la laissant seule au monde et sans un sou. Alors il lui avait fallu gagner sa vie et, après un séjour dans un cours où on logeait les institutrices sans place, elle avait été très heureuse de trouver une situation dans une famille de province. Elle y allait. Et elle avait pleuré parce que tout cela était cruel et qu’elle n’avait pas encore eu le temps de s’y résigner ; mais dorénavant elle serait forte…