Elle s’arrêta, prête à pleurer de nouveau. Son compagnon ne répondit pas tout d’abord. Il était bouleversé de pitié et de tendresse pour cette enfant délicate et courageuse, seule à travers la vie hostile.
— Moi aussi, croiriez-vous, dit-il enfin, moi aussi je suis seul au monde… ou presque seul… Enfin, je n’ai plus qu’un vieil oncle… Il est fantasque et je le vois peu. Moi aussi, comme vous, je suis seul… sans affection. Mais non, non, ne pleurez plus…
Il lui avait pris la main et, incliné vers elle, il murmurait des mots de consolation qui devenaient des mots d’amour et Agnès, tremblante, oubliait comme lui qu’ils ne se connaissaient pas quelques heures auparavant et comme lui trouvait que sa vie maintenant prenait un sens nouveau.
Soudain, un voyageur qui s’éveilla demanda où on était. Le jeune homme lâcha la main d’Agnès et regarda par la portière. Dans son émotion, il ne s’était pas rendu compte que le train, depuis deux minutes, était arrêté dans une gare. Et, tout à coup, ses yeux tombèrent sur le nom de la station écrit sur la vitre d’un réverbère. Il bondit, c’était là l’embranchement où il devait descendre et le train sifflait déjà pour repartir. Effaré, il arracha ses bagages du filet, se jeta sur la portière et sauta du train qui se mettait en marche. Il trébucha, se redressa et, à cet instant, s’aperçut qu’il ne savait pas plus le nom et l’adresse de celle qu’il venait de quitter ainsi, qu’elle ne savait son nom et son adresse à lui. Il s’élança en criant, mais le wagon, à la portière duquel il crut voir un visage se pencher, était là-bas, trop loin, et il resta sur le quai, ahuri et désespéré, comprenant qu’aucune chance n’existait pour qu’il la retrouvât jamais et qu’elle ne serait pour lui qu’un souvenir que le train, en s’éloignant, emportait déjà vers le passé.
DANS LE PARC
En sortant de la petite gare de banlieue, Pierre s’éloigna sur la route, d’un pas pressé.
Il était très ému et très heureux : il allait la revoir. Il escomptait la surprise et la joie de la jeune femme et, maintenant, il n’avait plus ces doutes qui, après qu’il eut été séparé d’elle, l’avaient d’abord tourmenté. A force d’évoquer les incidents du passé, il s’était de plus en plus persuadé qu’il ne s’exagérait pas leur signification et son espérance était devenue une certitude.
Quand il vit de loin la longue grille du parc et la maison au milieu des arbres, il eut un tressaillement : il avait connu là, si peu de mois avant, tant d’heures atroces de souffrances et d’angoisse, puis tant d’heures de joie fervente en revenant à la vie auprès d’elle… Mais il fut saisi d’une inquiétude : si elle n’était plus là ? Il se hâta vers la grille, et, quand on lui eut dit qu’elle était venue comme chaque jour et qu’elle se trouvait dans le parc, il eut un frémissement de joie profonde.
Il s’enfonça dans les allées mal tenues, sauvages et charmantes avec leurs herbes folles et leur ombre fraîche où le soleil d’après midi, à travers les arbres, jetait des taches vivantes.
Brusquement, Pierre s’arrêta. Il voyait là-bas celle qu’il cherchait. Il avait tressailli et restait immobile. Elle se trouvait à l’endroit même où ils venaient ensemble, à l’automne dernier : elle était assise sur le banc où tant de fois ils s’étaient assis côte à côte ; mais elle n’était pas seule, un blessé était auprès d’elle… comme auparavant il y était, lui.