Il eut un sanglot qu’il réprima et continua très vite, la voix tremblante :
« Alors, je suis venu… Je viens de là-bas… Ben oui, de l’Est où nous habitions… Faut vous dire que papa est mort il y a cinq ans, et maman et moi nous sommes restés parce que la maison était à nous… Mais maman était malade, et il y a eu la guerre. Et maman voulait toujours s’en aller avec moi pour venir par ici… Et puis, elle attendait toujours. Ça l’ennuyait de quitter de chez nous… Et puis, ces temps-ci, on nous a évacués. Faut voir le bombardement et tout… Alors maman… elle était si malade qu’elle a dû s’arrêter avant qu’on soit à Paris… et puis elle est morte… Alors, avant, elle m’avait dit de venir vous trouver, mon oncle, puisque je n’ai plus que vous. Je sais bien que vous avez été brouillé avec papa et maman depuis si longtemps que c’était d’avant que je sois né, mais tout de même maman elle m’a dit de venir… Mais elle savait plus votre adresse. Elle savait seulement que c’était par ici. Alors, quand elle a été enterrée, j’ai été à Paris, et puis de Paris je suis venu par ici… Mais l’argent ça file vite, n’est-ce pas, et puis, pour vous trouver, mon oncle, ça n’a pas été commode ! Enfin, à la ville, à la mairie, on m’a dit que vous habitiez le bourg, ici… Et je suis venu à pied par cette sale pluie. »
Il se tut. Il avait raconté son histoire avec simplicité, s’efforçant d’être bref et de rester calme. Tous l’avaient écouté, étreints peu à peu par un sentiment confus, qu’ils n’auraient pu nommer exactement, mais qui les dominait. Tous, en silence, regardaient cet enfant debout, mouillé, fatigué et tranquille, et qui venait de si loin, d’un là-bas si tragique, et qui avait eu tant de malheurs et tant d’épreuves. Il leur apportait toute la guerre.
— Ah ! mais, j’oubliais, dit-il, tout à coup, voilà mes papiers, mon oncle, pour que vous voyiez bien que je dis vrai.
Il fouilla dans sa poche. M. Morin prit les papiers.
— Écoute donc, mon garçon, commença-t-il d’un air embarrassé, faut tout de même que je t’explique…
Le gamin le regardait en face et haussa les épaules avec un air d’homme.
— Je crois que je comprends, dit-il. Je vois bien que je vous gêne et que vous ne voulez pas me garder. Du reste, je ne suis venu que parce que maman me l’avait dit, et je m’en vais… Je me tirerai bien d’affaire tout seul, vous savez… acheva-t-il en reprenant la petite valise grise qu’il avait posée à terre.
— Non, non, attends que j’explique… recommença le vieux.
Mais une explosion d’indignation de la part de tous les assistants l’interrompit.