Il resta un instant silencieux et reprit :
« Tout de même, ce que je voudrais entrer dans son salon… Il doit y avoir des choses épatantes. Pourquoi est-ce qu’elle défend qu’on y entre ?… »
Le salon était, au rez-de-chaussée, une vaste pièce dont les persiennes ainsi que les portes restaient soigneusement fermées. C’était simplement parce que Mlle Piégris craignait qu’on ne lui abîmât ses meubles ou qu’on ne lui cassât ses bibelots ; mais Maurice était imaginatif et ce qu’il considérait comme un mystère l’intriguait au plus haut degré et lui inspirait une curiosité grandissante. Il se disait qu’entrer dans la pièce défendue serait en quelque sorte un triomphe remporté sur Mlle Piégris et une revanche de ses mauvais procédés.
Tout en y songeant, Maurice, le long des allées ombreuses, revint à la maison pour prendre un livre dans sa chambre. Il gravit le perron et entra dans le vestibule désert. Son premier regard fut pour la parte du salon. Il tressaillit profondément. La porte était fermée mais la clé était sur la serrure. C’était certainement la femme de charge qui l’y avait laissée car, seule investie de la confiance de Mlle Piégris, elle était entrée le matin même dans le salon.
Maurice eut une hésitation brève, puis rapidement, silencieusement, il alla à la porte, l’ouvrit, retira la clé, entra et referma. Le cœur battant, tremblant de son audace et de son triomphe, tout d’abord il resta immobile. Encore ébloui par le grand jour il voyait mal les choses dans la demi-clarté que les persiennes laissaient filtrer. Ses yeux s’accoutumèrent, il distingua mieux et fut fortement déçu. Il ne savait trop ce qu’il espérait découvrir dans ce salon fermé, mais, à coup sûr, c’était autre chose que ces meubles, ces tentures, ces bibelots en vitrine, ces tableaux et ces glaces. Tout cela n’avait rien de mystérieux ni de passionnant et ne valait pas de risquer la fureur de la tante. C’était un beau salon, voilà tout. Maurice, désappointé, voulut cependant faire le tour de la pièce. L’image d’un vieux monsieur en perruque l’amusa un moment ; la pendule qui, sur la cheminée, représentait la ronde des heures, lui parut curieuse, mais il était pressé de fuir et hâtait ses pas étouffés.
Soudain il s’arrêta. Un tableau accroché très bas l’avait frappé.
C’était un portrait romanesque, de tons pâles et comme vaporeux, représentant une séduisante figure de jeune fille au sourire mélancolique et doux, aux grands yeux bleus rêveurs, aux joues délicates que caressaient les grappes lustrées d’une chevelure noire. Maurice, saisi d’admiration, pensa qu’il n’avait jamais rien vu au monde d’aussi joli. Tous les visages qui, jusqu’alors, lui avaient paru attrayants, soit parmi les jeunes femmes que connaissait sa mère, soit parmi les petites filles que connaissait sa sœur, lui semblèrent soudain ternes et laids auprès de cette exquise beauté dont il ne pouvait détacher ses regards. Lorsque, enfin, la prudence lui fit, avec précaution, quitter le salon il en emporta la clé résolument, se disant que pour la revoir il braverait tous les périls.
De ce jour, Maurice ne désira plus s’en aller, et à toutes les épreuves quotidiennes il opposa une dignité muette. Ces choses n’étaient plus rien pour lui. Il avait son secret et des joies mystérieuses embellissaient sa vie. Chaque après-midi, pendant le sommeil de Mlle Piégris, furtivement il se glissait dans le salon fermé et, devant la ravissante figure inconnue, restait de longues minutes en contemplation, perdu dans des rêves d’aventures romanesques où, pour elle, il se dévouait et mourait en héros…
— Qu’est-ce que vous faites ici, garnement ?
C’était Mlle Piégris. Avisée de la disparition de la clé elle avait, par principe, soupçonné aussitôt Maurice et, ayant sacrifié sa sieste pour l’épier, elle s’était, ce jour-là, cachée dans le salon afin de l’y surprendre. Elle tremblait de fureur.