Dans l’auto qui, après dîner, les emmena vers Auteuil, à travers la nuit brumeuse, les deux hommes reprirent leur conversation.

— Oui, évidemment, dit le docteur Imberger, nous devons essayer d’intervenir. Belleuse n’a pas d’autres amis que nous deux. Notre démarche est nécessaire… Mais est-il vraiment aussi circonvenu que cela ? Ce Justin, qui est venu te prévenir, n’a-t-il pas exagéré ?

M. Merray, le compagnon du docteur Imberger, allumait une cigarette. La flamme éclaira sa face barbue.

— Non, non, répondit-il, Justin est au service de Belleuse depuis longtemps, et c’est un homme sûr. Ce qu’il m’a raconté c’est la vérité. Du reste, tu sais bien que Belleuse a été comme fou quand son fils Édouard a été tué dans l’Est, il y aura bientôt un an. Il n’avait que lui au monde et il l’adorait. Tu te souviens qu’il n’a plus voulu voir personne, pas même nous deux qui le connaissons depuis le collège, c’est-à-dire depuis plus de quarante ans. Il a voyagé, puis il est rentré à Paris, et soudain il a changé, semblant être mieux. C’est à ce moment-là, dit Justin, que cet homme a commencé à venir chez lui. D’abord de temps à autre, et maintenant tous les soirs. Justin ne sait pas son nom, il l’appelle le médium, et il en a une peur affreuse, surtout depuis qu’il a cru comprendre, en écoutant aux portes sans doute, que Belleuse, grâce à cet homme, s’imagine revoir son fils…

— C’est cela, dit Imberger. Après un tel malheur, Belleuse, moralement, était en état de moindre résistance, comme nous disons… Il a été pris par un charlatan sans scrupules, et si cela continue il perdra la raison… Et, naturellement, cela lui coûte cher.

— Très cher. Justin parle de billets de mille francs. Je crois qu’il est jaloux ; en tout cas il a peur, et comme il ne veut pas quitter sa place, qui est excellente, il est venu me prévenir, par intérêt pour son maître, m’a-t-il dit. Il nous attend ce soir, et nous fera entrer. Nous n’aurons sans doute pas grand mal à démasquer le fripon.

— Si Belleuse nous reçoit, dit Imberger… Du reste, nous voilà arrivés.

C’était, au fond d’une rue muette, un petit hôtel entouré d’un jardin. Neuf heures sonnaient quand ils entrèrent.

— Monsieur est au salon avec le médium, souffla Justin qui les attendait. Ils commencent leurs manigances… J’entends ça à travers la porte et je n’ai plus un fil de sec… Alors, si ces messieurs veulent aller tout droit au salon, c’est ce qu’il y a de mieux.

Dans un grand salon solennel, à peine éclairé par une lampe rouge, ils trouvèrent M. de Belleuse. Du fond de la pièce celui-ci vint à eux. Dans sa robe de chambre sombre il était plus maigre et plus pâle qu’ils ne l’avaient jamais vu ; ses longs cheveux étaient tout blancs et ses yeux semblaient un peu égarés. Il accueillit ses visiteurs comme s’il les avait vus la veille.