— Vous voilà tous deux… C’est gentil de ne pas m’oublier… Ce soir j’ai séance… Vous savez, n’est pas ?… Et vous venez pour le voir ?… Je vais demander si c’est possible.
M. de Belleuse alla parler à un personnage vêtu de noir qui se tenait assis, immobile et les yeux baissés, au bout du salon où sa face blanche et glabre mettait une tache pâle. Après une courte discussion chuchotée, M. de Belleuse revint aux visiteurs.
— Il veut bien que vous assistiez. Il connaît les travaux d’Imberger ; du reste, il connaît tout… Mais une condition formelle est que vous n’approchiez pas.
Ils acquiescèrent. La lampe rouge placée derrière un voile sombre, le médium s’assit dans un angle que barrait un double rideau noir. Devant lui il y avait une petite table de bois blanc sur laquelle erraient ses mains. M. de Belleuse s’assit tout près et se crispa dans une attente fébrile. A l’autre bout de la pièce, Imberger et Merray regardaient à travers la pénombre. Le silence pesa.
Des craquements éclatèrent, forts, répétés, venant de la table, des murs, du plancher. La table remua, s’éleva, retomba. Les rideaux noirs palpitèrent, comme gonflés par du vent, ensevelirent le médium qui maintenant, renversé en arrière, rigide, les yeux clos, haletait faiblement. Et une apparence pâle et nébuleuse naquit, se précisa, prit forme humaine.
M. de Belleuse eut un cri qui ressemblait à un sanglot, mais où vibrait une joie éperdue.
— Édouard !
L’apparence sembla s’incliner vers lui. Il y eut un chuchotement sans qu’on sache qui parlait, et M. de Belleuse dit encore : « Édouard ! » d’un accent si poignant que Merray et Imberger tressaillirent. Mais Imberger se leva et se glissa le long du mur jusqu’au réduit formé par les rideaux noirs.
Merray resta à sa place, attendant le coup de théâtre qu’ils avaient concerté, la lumière jaillissant de la lampe électrique pour éclairer la fraude, mais rien ne se produisit, et il ne vit que l’apparence blême, à qui M. de Belleuse parlait à demi-voix, tendrement, tantôt comme à un petit enfant qu’on gâte, tantôt comme à un homme trop hardi à qui on recommande de ne pas s’exposer. Puis l’apparence recula et peu à peu s’évapora.
— Comme tu pars vite, ce soir, gémit M. de Belleuse. Mais à demain, n’est-ce pas ?… à demain soir…