LE CARNET DE MAITRE CORMORAN
(Nous reproduisons en entier le carnet de Me Cormoran, en y intercalant des notes succinctes rappelant les événements du dehors qui engendraient ou suivaient la tragédie, alors ignorée, du dedans.)
… Mardi 14 juin 19… — Je suis Cormoran, huissier, et ce qu’on va lire est la relation fidèle de tout ce qui nous est arrivé dans les domaines de l’Homme sauvage, depuis hier, 13 juin, que nous y sommes entrés.
Je me livre à ce travail pour me distraire un peu des horreurs de ma situation et surtout afin que nul n’en ignore et que la terre entière sache — si ce manuscrit ne s’ensevelit pas avec moi dans quelque catastrophe — quelle destinée fut la nôtre en ces lieux.
Et je commence par déclarer que mon espoir le plus cher est que la nation se lève sans attendre pour nous délivrer, si l’on nous retrouve vivants, et pour nous venger si le cours de nos carrières est interrompu par un trépas funeste et prématuré.
Que l’on ne s’attache point à la forme littéraire, peut-être insuffisante, de ces vagues notes jetées entre les spasmes d’une agonie mentale, sur un papier hasardeux. Que l’on sache seulement que j’écris, étant, sauf les bras, totalement ficelé et suspendu, par la boucle de mon pantalon et un crochet à suspension, au plafond d’une forêt vierge, si je puis dire. J’ai mon carnet dans ma main gauche et mon crayon dans ma main droite. Le reste de mon corps n’existe plus en tant qu’homme libre. L’on conçoit que cette position n’est pas favorable aux travaux intellectuels. En plus les horreurs auxquelles j’ai assisté et les tourments que m’inflige un boa constrictor, sans parler des affreux périls qui nous menacent constamment par le fait même de notre situation, m’ont fait à demi perdre la raison…
Mais je reprends mon récit au moment de notre entrée dans cet appartement funeste.
L’on sait à la suite de quels faits nous nous trouvâmes réunis, moi et mes compagnons d’infortune (car aucun de nous n’a échappé, sauf mon clerc Sidoine qui redescendit prétextant une indisposition subite que je crois mensongère) nous nous trouvâmes réunis, dis-je, le 13 juin 19… sur le palier du cinquième étage de la maison portant le numéro 3 du quai Bois-l’Encre. Nous devions, on le sait, pénétrer de gré ou de force dans l’appartement du soi-disant sieur Dubois chez qui, à la requête du sieur Méandre, chef de bureau, je devais opérer une saisie-arrêt. Nous étions huit — huit membres de la société, plus ou moins élevés sur l’échelle de la civilisation ; mais tous honorables. Parmi nous, brillaient M. le docteur Volière, vice-président du comité d’hygiène, et, plus haut que tous, le vénéré M. Truie, l’ancien ministre, le sénateur bien connu. Quand je songe que c’est sur des personnalités aussi marquantes, sur des hommes aussi profondément respectables, sur des personnages officiels que leur mission revêtait d’un lustre auguste, que l’attentat le plus monstrueux a eu lieu — a lieu encore — je me demande comment nos concitoyens pour nous délivrer n’ont pas déjà démoli cette maison pierre à pierre avec leurs ongles, et je douterais, oui, je douterais de la Providence, si ce n’était un blasphème… Mais revenons à notre récit.
L’on connaît certainement l’inutilité de mes coups à la porte maudite de cet appartement détesté, et combien furent vaines les sommations de M. le commissaire de police Églantine ainsi que les labeurs du serrurier Panaris. Ce n’est qu’après deux harangues éloquentes de M. le sénateur Truie que s’ouvrit l’un des battants, — satisfaction à nous donnée que nous attribuâmes à une soumission craintive alors qu’elle n’était que le fait de la plus atroce des perfidies.