La porte donc s’ouvrit, s’entr’ouvrit plutôt, et — un à un — nous pénétrâmes, moi, modestement huitième et dernier. Et, derrière moi, la porte retomba avec un haut et sinistre bruit. Alors, j’entendis dans mon oreille un ricanement pareil à celui d’un démon et, soudain, autour du groupe que nous formions, avant que nous ayons pu nous reconnaître, quelque chose se jeta qui, nous entourant au milieu du corps, nous attira avec une force immense les uns contre les autres. Instinctivement je portai la main sur ce lien inconnu — cela était gros, rond, froid et écailleux. J’ouvris la bouche pour un cri — une masse molle et gluante la remplit — les appels, les râles, les imprécations qui s’élevaient s’étouffèrent avec une pareille rapidité. J’avais la barbe de M. le commissaire de police Églantine dans l’oreille, j’avais le bec du parapluie de M. le docteur Volière dans le creux de l’estomac ; les hanches considérables de la concierge Armandine Cane m’opprimaient le ventre… J’étouffais, le lien me coupait en deux, je m’évanouis…
Lorsque je repris mes sens, le jour déclinait et ma stupeur fut sans bornes car je me trouvais dans les airs, complètement lié, sauf les bras, avec des bandes arrachées aux pans de ma propre redingote, et suspendu, ainsi que je pus m’en rendre compte, par la boucle de mon pantalon, à un crochet (évidemment destiné à une suspension) fixé au milieu de ce que je reconnus avec une certaine difficulté pour être un plafond, mais dans quel état, grand Dieu !…
Le plus étrange — ce qui me remplit de stupeur, d’épouvante, de stupidité — ce qui me fit douter de mon état de veille et de ma raison jusqu’à ce que je me souvinsse des incidents motivant la plainte de M. Méandre — le plus étrange c’est le spectacle qui m’entourait, qui m’entoure encore maintenant que j’écris ces lignes, qui m’entourera jusques à quand, ô Seigneur ? Je compris enfin. Le locataire de l’appartement, le soi-disant sieur Dubois, l’Homme sauvage, a fait des lieux par lui loués une reproduction des jungles de l’Inde, des forêts vierges de la Louisiane, de la brousse africaine ou du buisson australien. Je ne puis préciser, étant un homme paisible et religieux — ennemi des bêtes féroces et des longs voyages.
Dans ce local, détourné de sa destination primordiale qui était d’abriter l’existence vertueuse et sereine de quelque famille honorable, toutes les cloisons ont été abattues et toutes les pièces réunies forment un immense espace irrégulier et sauvage.
Le sol, qui est une épaisse couche de terre végétale, se montre couvert d’une herbe épaisse et nourrit une foule de végétaux de toute taille et de toute nature. Rappelant de faibles connaissances botaniques je reconnais le cocotier, le tamarinier, le palmier, le catalpa, le magnolier, le baobab, le cèdre, sans compter des espèces plus connues, telles que prunier, cerisier, cognassier, abricotier, pommier, oranger, laurier, presque tous chargés de fruits mûrissants. Les géants des forêts équatoriales, dont les branches se recourbent contre le plafond et forment une épaisse voûte, sont enlacés par une foule de lianes et autres plantes grimpantes où s’ouvrent çà et là d’éclatantes corolles. Des fougères géantes, des melons, des cactus épineux et d’autres de forme obscène, des azalées, des camélias, des buissons de roses sauvages, et une foule de végétaux à moi inconnus, croissent librement, vivaces et verdoyants sous ces dômes de verdure. Une source jaillit d’un rocher à ma droite et un jet d’eau élève son bruit musical et limpide derrière moi, dans le lointain de l’appartement où il y a, paraît-il, un jardin potager. Ainsi est formé un ruisselet gazouillant et tout envahi par les roseaux.
Je comprends maintenant d’où vient la vase qui s’épand chez M. Méandre et je m’étonne que les infiltrations qui, inévitablement, se produisent n’aient point encore dégradé davantage la maison.
Et cet appartement devait, selon les conditions du bail, être habité en bon père de famille !!!…
Une foule d’animaux, féroces pour la plupart, habitent cette forêt et y vivent en toute liberté. Je parlerai d’eux tout à l’heure ainsi que du maître du lieu — l’Homme sauvage lui-même.
Les fenêtres, je dois le remarquer, ont été toutes condamnées jusqu’à la moitié de leur hauteur, deux carreaux mobiles s’ouvrent au sommet pour donner de l’air et ne montrent que le ciel.
La vaste baie vitrée qui s’avance, ainsi qu’on peut voir du dehors, en terrasse a été laissée libre. Toujours ouverte, drapée de guirlandes verdoyantes, elle engendre un courant d’air permanent, qui n’est pas inutile pour l’aération mais qui peut devenir funeste aux gens qui sont aussi sensibles de la poitrine que moi.