Suspendu comme je suis, je me trouve à peu près au milieu de l’espace total. Des corniches dorées, bien que sales et envahies par la verdure, m’indiquent que j’occupe la place du lustre du salon… Le lustre du salon !!!… Je crois rêver !!! Un lustre au sein même de la nature la plus sauvage, là où des oiseaux voltigent, ou des moustiques bourdonnent et piquent, où des plantes grimpent déjà le long de mes membres et où j’entends le clapotis de l’eau sous le ventre de l’hippopotame ! — Car il me faut remarquer qu’un espace relativement vaste a été transformé en piscine à l’usage de l’un de ces pachydermes — jeune encore, il est vrai — et de ceux des naturels qui aiment la natation. C’est l’une des chambres sans doute que l’on aura revêtue de feuilles métalliques. Le ruisselet provenant des sources l’alimente et l’évier de la cuisine — de ce qui a été la cuisine — en reçoit le trop plein.
Cette pièce d’eau est vaseuse, profonde, fertile en plantes et en roseaux. Des animaux aquatiques : rats, serpents, tortues, loutres, l’habitent ; sans parler des salamandres, tritons, vers de vase et autre vermine de tous genres.
A ma droite est la porte qui donne du salon (le salon !) sur l’antichambre — laquelle antichambre est la seule pièce de l’appartement qui ait gardé son aspect premier et par laquelle nous avons été capturés. La porte qui y donne a été coupée à la moitié de sa hauteur, comme il est d’usage dans les étables pour aérer les animaux, sans qu’ils puissent sortir, mais ici c’est la partie haute qui sert de passage, le bas retient la terre… Tels sont les lieux où nous vivons depuis hier, si l’on peut appeler cela vivre…
Il me faut arriver maintenant au sujet le plus odieux, qui est la population même de l’appartement et le sort fait à chacun de nous — misérables captifs de monstres sans nom, aussi insolents que brutaux, aussi dénués de délicatesse que bien pourvus d’ingéniosité cruelle, estimables pourtant lorsqu’on envisage leur chef, l’Homme sauvage lui-même.
Et ici, qu’on me permette une remarque très importante : étant donné les faits monstrueux dont il ne craint pas d’assumer la responsabilité, l’on pourrait croire que ce sieur est aliéné. Il faut bannir cette idée : L’Homme sauvage n’est pas fou — je le proclame hautement. Il suffit de le voir, de l’entendre pour en être convaincu. Il suffit d’être en sa présence pour reconnaître dès le premier abord qu’il jouit d’une parfaite certitude d’esprit, d’une intelligence nette et effroyable.
Il n’est pas fou, il est impitoyable seulement ; il ne peut être fléchi et, devant lui, il faut laisser toute espérance. L’on conçoit facilement que plusieurs d’entre nous, dès les premiers instants, l’ont supplié de nous rendre la liberté. Des prières lui furent adressées qui auraient ému un tigre rugissant et des larmes coulèrent qui auraient amolli un roc — ce fut en vain.
L’Homme sauvage, sans mot dire, étendit sa main et nous montra, clouée au tronc d’un baobab, une planchette analogue à celle qui fut trouvée chez M. Méandre. Une pointe rougie avait tracé : Défense de parler, sans quoi l’on mange de la vase. Et comme M. Truie insistait, évoquant avec majesté les justes représailles d’une société si cruellement offensée en nos personnes, l’Homme sauvage fit un geste et l’une des brutes qui sont ses esclaves, dans la bouche ouverte du vénérable sénateur, tassa brusquement une poignée gluante, verdâtre, fétide. Je compris alors ce qui nous avait bâillonnés lors de notre capture… Mais je reviens à mon récit.
L’Homme sauvage, ai-je dit, n’est pas fou. Actuellement que j’écris ces lignes je le vois au travers du feuillage, à une faible distance. Il est assis au bord de la source. Il est maigre, barbu, musculeux, sardonique et calme. Il fume sa pipe. Son vêtement est simple. Rarement il parle. Parfois il lit des livres. A ses pieds est sa chèvre favorite. Une très jeune, très jolie, très caressante et très capricieuse chèvre qui ne le quitte que bien peu et pour laquelle il paraît avoir, sans doute pour imiter Robinson, une tendresse excessive…
Les autres membres de ce pandémonium sont :
1o Trois ou quatre créatures de formes vaguement humaines. Parfois bipèdes, le plus souvent quadrupèdes ou quadrumanes. Ils sont noirs, chevelus, velus, barbus et muets. Leur vigueur, leur agilité et leur adresse sont sans bornes. Ils servent de tout leur cœur l’Homme sauvage et semblent le vénérer et l’aimer au delà de l’expression. Il y en a un qui s’appelle Zéphirin, un autre quelque chose comme Venceslas ; les autres je ne sais pas encore. Ce sont peut-être des nègres ; mais plus probablement des gorilles.