Maintenant, il est dix heures du matin. Nous avons depuis longtemps perdu du vue la terre. Nous ne devons plus toucher à aucun lieu connu. Guidés par notre plan et Julius Pingouin, nous allons droit à la Toison d’Or. Le capitaine pense que, dans un mois environ, nous atteindrons la région où elle doit régner. Il faut pour cela que la rapidité de notre voyage ne soit pas entravée et nous devons tenir compte des difficultés inconnues de ces mers si extraordinaires, où nul navigateur n’a pu jusqu’à ce jour s’avancer bien loin et dont on dit qu’elles ne mènent à rien d’autre qu’elles-mêmes.
Nous sommes pleins de confiance et de force. Nous ne sommes plus — sans compter les nègres — que cinq, il est vrai ; mais ces cinq, sûrs les uns des autres et sûrs d’eux-mêmes, fortifiés par les épreuves et la grandeur des difficultés vaincues, en valent cent, soit dit sans nous flatter. Flaum et Zoé, bien que leur disparition soit gênante au point de vue service, nous auraient, sans doute, par la suite, encombrés fortement.
Le vieux Cristallin, l’infatigable chauffeur mécanicien, est particulièrement satisfait de l’exécution du cuisinier ; ce dernier, paraît-il, au temps où Cristallin était amoureux de Zoé, lui aurait fait signer un désistement de sa part de prise dans la Toison d’Or, en paiement d’une rivière en faux diamants avec laquelle Cristallin espérait capter l’amour de la lingère. Je n’ai pas compris grand’chose à l’histoire un peu embrouillée que le chauffeur m’a racontée là-dessus ; mais ce qui est tout à fait drôle c’est que Flaum n’ayant pas la parure sur lui ne devait la livrer qu’après le voyage.
17 décembre. — Cette nuit, par un temps clair, nous avons aperçu un moment, au loin dans l’Est, le feu à éclipse d’un phare puissant qui est certainement celui du cap Sud. C’est, sans doute, la dernière manifestation d’existence humaine, qu’il nous est donné de saluer pour bien longtemps, peut-être à jamais.
18 décembre. — Rien. Non plus que les 19 et 20 du même mois.
21 décembre. — Nous sommes singulièrement incommodés par une nuée d’insectes qui, depuis ce matin, couvre le pont du navire. Ce sont des sortes de poux volants, qu’une violente bourrasque a jetés sur nous, comme un nuage épais, en même temps qu’une odeur pestilentielle nous envahissait. Le docteur paraît fort inquiet de ce phénomène. L’infection s’est dissipée notablement au bout d’une heure ; mais les poux volants ont persisté en grand nombre, malgré tous nos efforts, et leur commerce n’est pas agréable.