Un astre bleu pâle, que nous prenons pour la lune, à l’horizon se montre, noyé à demi dans la mer, où il redescend bientôt. L’obscurité nous saisit et, en même temps, un vent furieux s’élève pour continuer jusqu’au matin.
5 et 6 janvier. — Vent violent et lutte contre les éléments. La mer est normale mais très rude. Le soleil, qui s’est levé avec un éclat jaune et maladif, projette peu de lumière et de chaleur. Nous avançons toujours ; mais notre provision de charbon commence à baisser.
7 janvier. — Le vent un peu tombé nous laisse du repos. Autour de nous, il n’y a que la mer. Rien à signaler. Les événements passés, même les plus récents, flottent pour nous dans un éloignement prodigieux. Il nous semble que dix années se sont écoulées depuis notre passage dans cette mer rose, sous un ciel vert. Il nous semble que mille ans, goutte à goutte, sont tombés sur nous depuis le soir de notre embarquement… Et je me demande si, en vérité, nous avons vécu les aventures que j’ai rapportées, et qui ne sont plus que des ombres dans ma mémoire…
9 janvier. — Nous sommes dans des parages si lointains et si inconnus que les sentiments humains y sont la proie de mouvements surnaturels. Nous connaissons des impressions vagues et inexprimables, et, certes, elles n’ont aucune parenté avec les sensations des habitants de la terre… Pourtant, nous avançons toujours, sans faiblesse…
10 janvier. — Je désespère de rendre les sentiments qu’engendre ce ciel fuligineux, cette brume traînant visqueusement comme un chiffon mouillé, cette mer huileuse aux vagues molles… A quoi bon essayer d’exprimer, puisque je n’ai pas de mots… Il y a des lueurs étranges qui semblent trouer des vapeurs lourdes… Mes compagnons sont fatigués… Je ne sais pourquoi j’écris ceci. Nul ne pourra le lire… Les jours de ma vie humaine sont rejetés dans une antiquité surnaturelle. Je pense que des années ont passé dans ce voyage, que j’ai notées comme des jours… Nous sommes aux confins du monde et je me demande avec stupeur comment nous avons fait pour y parvenir…