Et c’était le boucher et la viande. Les autres fournisseurs suivirent.

Les premiers moments furent d’une joie délirante. Par la suite pourtant je ne pus me garder d’une pensée d’amertume. Du dehors ne faisait-on donc rien pour nous et une soumission si complète et si parfaite aux ordres de l’Homme sauvage n’indiquait-elle pas à quel point l’on était peu certain de nous délivrer avant un terme fort long[4].

[4] C’est ce jour-là même que le conseil des ministres, réuni en séance extraordinaire, décida, sur la proposition de M. le général Crampon, d’attaquer la place de bas en haut par une perforation faite dans l’un des plafonds de M. Méandre…

C’est vers cette époque aussi que fut fondée, à Chicago, avec la commandite de Jonathan Carnyby, le milliardaire connu sous le nom de « Roi de l’Esturgeon », la grande agence de paris qui, durant toute la durée de l’affaire, tint à la cote la plus haute toutes les sommes que l’on voulut engager contre l’Homme sauvage, M. Carnyby se déclarant intimement persuadé que l’Homme sauvage tiendrait jusqu’au bout.

Enfin je chasse cette mauvaise pensée. Nous sommes saufs. Je ne mangerai pas de M. Églantine et l’on ne me mangera pas. C’est là le principal…


10 heures 1/2, même jour. — L’on vient de nous faire pâturer. La brute Sylvain — l’un des gorilles — à l’aide d’une perche, m’a emboqué ma portion avec tant de hâte que j’ai failli étouffer et suis resté pendant un temps à deux doigts de la mort, avec un morceau de veau cru dans chaque main et un autre dans la bouche — lequel était si gros que je ne pouvais ressaisir mon souffle.

Le babouin s’amuse à faire sauter M. le sénateur Truie après chaque bouchée. Il lui a lié les mains derrière le dos et, posté lui-même sur une branche, il laisse pendiller au bout d’une ficelle les morceaux que l’infortuné sénateur doit saisir au vol avec les dents. Le monstre en même temps se gorge d’éclairs au café dont il a importé une cargaison sur son arbre. Le spectacle est déchirant ; mais j’éprouve une grande joie en songeant que nous ne serons pas mangés.

Le boa pourtant m’ennuie considérablement car, prenant les attentions que dans mon angoisse je lui ai prodiguées pour les marques d’une affection sincère, il ne me laisse plus une minute de repos.