Ce billet passa de mes mains dans celles du sieur Venceslas qui l’alla jeter à travers le petit guichet en haut à gauche. Nous en verrons l’effet demain matin… Aujourd’hui, des lapins et des poules apaisent notre faim, mais après… Devrai-je voir se consommer sur M. Églantine avec qui, si souvent, j’ai joué à la manille à notre petit café du « Bock Rafraîchissant », le plus odieux des attentats ? Devrai-je participer à un repas composé de ses membres palpitants, de sa viande crue ?… Horreur !… Devrai-je moi-même plus tard… Ho ! superlatif de l’horreur !… Mon tour viendra-t-il ? En dernier sans doute… Je suis si maigre et déjà âgé… Et puis je sers de scribe… Et je n’ai jamais offensé personne ici, si je suis venu, c’est que mon ministère m’y forçait… L’Homme sauvage, dans sa magnanimité, ne voudra pas…

Hélas ! je sens bien au fond de moi-même qu’il voudra, qu’un moment viendra où, immolé, dépecé, ce qui fut Cormoran, le maître de mon étude, connaîtra comme illicite tombeau…

Je frissonne, je brûle, je sens une sueur glacée qui bout sur ma peau ardente… Une immense angoisse, pire que la mort tenaille mon âme… mon âme immortelle !… Elle est immortelle, mon âme ! C’est entendu, je m’en fous !… Et mon corps ? mon corps mortel, charnu, comestible… Ha !… Ha !… Ha !… une joie de damné m’hallucine ! Je me vois rôti, bouilli, farci, en pâté, en daube, en cervelas !… mais non, l’on me mangera tout cru !!!…


Je sors d’un long évanouissement. Je reprends mes sens pour retomber dans une horreur indescriptible. Je ne puis détacher ma pensée, qui y trouve je ne sais quels âcres délices, des exquis mirotons que me cuisinait ma servante Pulchérie. Je caresse le boa avec égarement pour m’attirer sa bienveillance. Je me sens prêt à demeurer ainsi pendu pendant plusieurs années. Je ferai tout ce qu’on voudra… mais je ne veux pas mourir ! je ne veux pas mourir !…

D’affreuses images m’enveloppent de cauchemars délirants si, brisé de fatigue, je m’endors un moment… Quelle angoisse… quelle angoisse ! Une peur frénétique assiège mon pauvre esprit. Je prie éperdument le Bon Dieu… J’ai blasphémé, je me suis révolté tout à l’heure. A quoi bon ?… Ne sommes-nous pas tous dans la main de celui qui est le Maître des Maîtres, qui est le Fort des Forts, qui est le Bon des Bons !… Dans notre infortune, Seigneur, ayez pitié de nous, ne nous rejetez pas loin de votre bouche, comme un vomissement ! Du fond de notre détresse, nous crions vers l’Agneau pour que l’Agneau nous sauve !


Jeudi 16. — L’Agneau nous a sauvés ! Il y a quelques instants — ô son trois fois adorable et adoré, ô musique plus délicieuse que celle par quoi les sirènes charmèrent Ulysse — il y a quelques instants, le clairon a retenti jouant :

Toréador en garde !…