[6] Ces dernières phrases avaient été effacées par maître Cormoran lui-même ; mais comme on a pu lire, malgré les barres au crayon, on a cru bon de les publier, afin de montrer à quel point un homme honorable, dans une position si affreuse et sous certaines influences, pouvait sortir de son caractère ! La provenance de l’alcool s’explique par ce fait que plusieurs bouteilles en avaient été jointes aux approvisionnements — avec l’espoir que l’ivresse favoriserait l’entrée de la place. Cela n’eut pas de succès. Une méthode d’empoisonnement général, proposée par M. le Dr Bain, professeur de philanthropie comparée à Strasbourg, fut repoussée, eu égard à la haute situation sociale de quelques-uns des prisonniers. Fut aussi repoussée, pour la même raison, la proposition faite par M. le capitaine Souffle de torpiller la maison.
Dimanche 19. — J’ai dormi mal et longtemps, perturbé par l’alcool que le détestable Panaris m’avait forcé d’absorber et ainsi je n’ai pu, dès le matin du saint jour, élever mon âme vers le Seigneur Dieu… Que sa miséricorde ne se détourne pas de moi cependant. J’en ai plus besoin que jamais.
L’infortuné Andréas est mort à l’aube dans les convulsions horribles du tétanos et malgré les soins empressés que lui a prodigués M. le docteur Volière qui, je dois le remarquer, semble supporter nos épreuves avec une singulière constance. Il n’oppose qu’un calme serein à tous les malheurs qui nous accablent et, après la mort d’Andréas, il se laissa réensevelir sans mot dire par le tamanoir.
Suivant les ordres de l’Homme sauvage, j’écrivis sur un papier ces mots :
« L’ON VOUS REND VOTRE ŒUVRE. »
Et ce papier fut fixé sur la poitrine de l’inspecteur de police décédé. Ensuite, sans même permettre à M. Églantine d’adresser un dernier adieu à son brave et malheureux subordonné, on poussa le corps sur le palier par le grand guichet, en bas, à droite… Que les hommes lui donnent une sépulture glorieuse et chrétienne. Que son âme renaisse pour la vie éternelle à la lumière de l’Agneau !…
Et encore une fois que le Seigneur Dieu étende sur nous tous qui vivons encore sa main protectrice car nos semblables paraissent nous abandonner…
Même jour, 5 heures. — Je viens de comprendre, après des jours et des jours de supplications à moi adressées et tout à fait hiéroglyphiques, ce que me veut le boa constrictor. Il veut que je lui gratte la tête et le cou avec mes ongles. C’est insensé, mais c’est ainsi. Sa mimique, d’abord persuasive, puis furibonde, ne m’a pas laissé d’alternative et je le gratte. Moi, Cormoran, huissier assermenté, créature faite à l’image de Dieu, je pends par la boucle de mon pantalon et je gratte un boa dans le cou !…