Ces paroles avaient trait à certains petits faits qui s’étaient déjà produits, et notamment à un avis insolite, émanant, selon toutes probabilités, du susdit « cochon d’en haut » (le locataire du dessus) et dont nous reparlerons en temps et lieu. M. Méandre, ensuite, se précipita en bras de chemise dans l’escalier et ramena de force la concierge Armandine Cane, afin qu’elle constatât le fait. Cette fonctionnaire ne se prêta à la chose que d’assez mauvaise grâce, et ne montra pas toute l’indignation que l’on était en droit d’attendre. (Il fut prouvé par la suite qu’elle était encline à de la partialité en faveur du locataire du cinquième étage qui constituait pour elle une source de revenus mensuels). Elle osa même avancer que ça pouvait bien être un accident comme on en voit, mais M. Méandre renversa cette théorie en signalant l’avis dont nous parlions plus haut et qui consistait en une planchette d’un bois dur où une pointe rougie au feu avait tracé :
« Défense de jouer la Prière d’une Vierge au piano. Sans cela punition. »
Cette planchette, sans que l’on sût par quel moyen elle s’était introduite, avait été trouvée l’avant-veille reposant sur le piano même de Mlle Adélaïde Méandre, laquelle, sortie depuis peu de pension, ainsi que cela a déjà été dit, et soucieuse de perfectionner son éducation musicale, consacrait tous ses loisirs (une moyenne de onze heures par jour) à l’étude du célèbre morceau réprouvé par l’auteur de la planchette. Naturellement, on n’avait pas tenu compte de cette insolente injonction et Mlle Adélaïde Méandre avait persisté à pratiquer son art, tandis que son père vouait une forte rancune, selon son caractère, au voisin d’en haut à qui il imputait (vu certaines particularités que l’on connaîtra plus tard), l’outrageante communication. La chute de la suspension, que la famille se plut à envisager comme la punition annoncée, corrobora pleinement cette opinion. « Et ainsi les deux événements, agissant l’un sur l’autre, prouvaient leur source commune. » C’est dans ces termes que M. Méandre parla à sa concierge Armandine Cane. Cette personne secoua la tête et, sans répondre, redescendit dans sa loge. Et ce fut tout pour ce soir-là.
Le lendemain, M. Méandre, encore dans toute sa rage, alla trouver le commissaire de police du quartier du Raisin-Sec, M. Églantine, — le même qui plus tard joua un rôle actif dans la seconde partie du drame. Le magistrat écouta avec beaucoup d’intérêt l’étrange récit qui lui fut fait. Il promit d’envoyer un rapport au comité d’hygiène et conseilla à M. Méandre d’agir par voie judiciaire. Le chef de bureau y était déjà résolu et il prit congé de M. Églantine pour se rendre à son ministère, où il se fit un plaisir de raconter à tout le monde l’intolérable affront qu’avait reçu un homme de son caractère. Et tout le monde, depuis le chef de service jusqu’aux garçons de bureau, se livra à des commentaires ardents sur ce sujet nouveau. Ainsi fut rompu le morne désœuvrement des heures de travail.
M. Méandre engagea son action judiciaire dont le premier acte fut un constat opéré par Me Cormoran, huissier, 1, rue du Clou-dans-le-Mur. Il y eut des poursuites engagées et une demande faite de dommages et intérêts ; mais le locataire incriminé ne répondit pas aux citations, et un autre fait eut lieu qui nécessita un nouveau constat et ajouta un grief plus grave à celui qu’avait enregistré la plainte.
Le 17 mai au matin, la jeune servante Anna, pénétrant dans un cabinet sombre qui servait de débarras, aperçut au plafond des filaments embrouillés et entortillés qu’elle prit pour des toiles d’araignées. — « Ah ! bien, pensa-t-elle, il faut que je les enlève, madame gronderait si elle les voyait. » Et elle sortit pour rentrer bientôt avec l’instrument ad hoc qu’on appelle tête de loup. Ses efforts de nettoyage furent vains, les filaments inconnus étant d’une nature tenace, résistante et flexible qui défiait toutes les attaques. Ils sortaient du plafond même et avaient désagrégé le plâtre, dont tombèrent en abondance des parcelles sur la jeune servante. Étonnée et vaguement inquiète, celle-ci s’en fut chercher sa maîtresse et revint, accompagnée de cette dame et de Mlle Adélaïde Méandre qui abandonna, poussée par la curiosité, la Prière d’une Vierge qu’elle jouait à son piano.
A l’aide d’une chaise et d’une bougie, ces dames reconnurent que l’on avait affaire aux racines ligneuses de quelque arbre inconnu, — et ainsi fut détruite l’opinion de la jeune Anna qui croyait être en présence des cheveux du diable.
L’étonnement des trois femmes, cependant, était sans bornes et la servante partit en hâte prévenir M. Méandre à son ministère. Ce monsieur revint chez lui à toute vitesse, en proie à une colère furieuse, et accompagné de l’un de ses amis, M. Barnabé Cruchot, publiciste, reporter au journal le Plein Jour qui justement avait déjà publié une note au sujet du premier incident. Les deux personnages passèrent rue du Clou-dans-le-Mur, prendre Me Cormoran, l’huissier déjà nommé, que l’on mit au courant de la nouvelle insulte faite à un homme du caractère de M. Méandre.
Les faits furent reconnus et le constat eut lieu, cependant que la jeune Anna, livrée à elle-même, ne pouvait s’empêcher d’aller faire part de la chose à ses amis et connaissances, déjà au courant des premiers événements, et par le canal desquels l’histoire envahit entièrement le quartier du Raisin-Sec et ceux avoisinants.
Tout le monde alors commença à s’enflammer de curiosité au sujet du mystérieux locataire du cinquième étage, 3, quai Bois-l’Encre, sur qui couraient déjà les histoires les plus fantastiques, eu égard au singulier silence par lui opposé aux citations de Me Cormoran — sans compter différentes singularités préalablement remarquées et passablement remarquables que l’on se confiait avec des réticences et des mystères multiplicateurs. En même temps, au ministère que M. Méandre avait naturellement renseigné avec exagération, des paris s’engagèrent sur les causes de tels phénomènes… Et vaguement, on sentait que des événements graves étaient potentiels.