Le lendemain cependant, un article assez long intitulé : « Le soi-disant mystère du quai Bois-l’Encre » parut en deuxième page dans le Clairvoyant et calma légèrement les esprits. Dans cet article dont il était l’auteur soigneusement anonyme, M. Barnabé Cruchot donnait de longs détails sur le locataire inconnu dont l’attitude était si énigmatique et constituait la cause évidente et responsable de cette agitation. C’était, disait-il, un homme misanthrope, qui ne sortait presque jamais, ne recevait ni hommes, ni femmes, ni enfants, ni lettres, et avait défendu à sa concierge de donner aucun renseignement et de jamais laisser monter qui que ce fût à son appartement, sauf les fournisseurs habituels — soucieux qu’il était de ne pas être importuné dans le cours de ses importants travaux, lesquels consistaient principalement en recherches sur l’existence de Dieu. Il n’était pas excessif de supposer que ce monsieur n’avait pas reçu à temps les citations de Me Cormoran. Sans doute il paraîtrait au tribunal. Il s’appelait Dubois, des gens honorables l’avaient connu (l’auteur de l’article semblait insinuer qu’il en était, lui, des gens honorables qui avaient connu Dubois) et en somme rien ne prouvait sa responsabilité dans ce qui s’était passé et dont on l’avait, peut-être bien légèrement, accusé.

Par ces vagues et fallacieux renseignements, M. Barnabé Cruchot, qui avait reconnu au premier coup d’œil qu’un énorme intérêt était latent dans le mystère pathétique de cette affaire, et qui avait pesé, dans la sûre balance de son net jugement professionnel, quels prodigieux avantages il en pouvait tirer en la travaillant convenablement et en se la réservant dans la mesure du possible — M. Barnabé Cruchot donc, par ces vagues et fallacieux renseignements, endormit la curiosité du public et trompa la vigilance de ses confrères — limiers, toujours en quête de quelque événement sensationnel. Il chambra totalement, vers le même temps, la concierge Armandine Cane avec qui d’aucuns l’accusèrent d’avoir dormi, — s’enfonça davantage dans la confiance de M. Méandre et s’introduisit dans l’intimité de l’huissier Cormoran et du commissaire de police Églantine en se livrant avec eux à de furieux combats à la manille aux enchères. Ainsi cet homme astucieux, donnant carrière à son génie, préparait ses voies pour le jour peu éloigné où il emboucherait la trompette professionnelle pour y sonner de toutes ses forces une fanfare si puissante qu’elle résonnerait dans le monde entier, y trouvant partout des échos fidèles, enflammant immédiatement chacun des lecteurs d’une curiosité frénétique pour savoir la suite, et faisant de Barnabé Cruchot le roi incontesté des reporters et, du Plein jour, le miroir éclatant qui, pendant toute la durée de cette affaire extraordinaire, jouit d’une vente dix fois plus considérable que n’importe laquelle des feuilles concurrentes.

Le jour vint où, devant la justice de son pays, était appelé à comparaître le soi-disant Dubois. Ce jour vint, mais Dubois ne vint pas. Par défaut il fut condamné aux dix mille francs de dommages et intérêts que réclamait M. Méandre et signification lui fut faite dans les temps prescrits, afin qu’il n’en ignorât, par Me Cormoran, parlant à une femme à son service (qui était, dans l’espèce, la concierge Armandine Cane). Dubois reçut-il le papier ? et l’ayant reçu le lut-il ? L’on ne sait. Dans tous les cas, il agit comme s’il ne l’avait ni reçu ni lu, en ce sens qu’il n’agit pas du tout. Or, dans le cabinet noir, les racines croissaient toujours et parfois, spécialement quand avait sévi la Prière d’une Vierge, par le trou de la suspension, de la vase verte et puante tombait sur la table à manger de M. Méandre qui s’obstinait à ne pas transporter ailleurs ses actes nutritifs, car il aurait trouvé cela contraire à la dignité d’un homme de son caractère.

Il faut noter ici la très vive intelligence pratique dont fit preuve la jeune servante Anna. Elle sut, dans le moment où la curiosité fut particulièrement excitée par les causes de la plainte, amasser une somme assez notable en permettant aux curieux, lorsque ses maîtres étaient sortis, l’entrée de l’appartement et la contemplation du trou de la suspension ainsi que l’examen des racines moyennant la somme de un franc une fois versée. Pour un franc de plus on avait le droit de toucher, et un Anglais paya dix francs une fourche tortillée qu’il fit ensuite monter en épingle de cravate et revendit trois cent cinquante francs à un prince étranger. Cette industrie fut interrompue par la requête indiscrète d’un entrepreneur de spectacles qui, croyant M. Méandre de moitié dans la combinaison, vu les constantes et, semblait-il, complaisantes absences de Mme Méandre et de ses enfants, lui offrit de prendre à son compte l’entreprise de visite, de faire de la publicité et de partager les bénéfices qu’augmenteraient la fabrication et la mise en vente sur une grande échelle de fragments de racines artificielles montés en breloques. Il est inutile de dire que l’honorable chef de bureau refusa avec indignation. « Si Mme Méandre sortait c’est qu’elle avait à sortir. Il était inconcevable de faire de semblables propositions à un homme de son caractère. » Et, pour prouver à quel point il désavouait de telles pratiques, il flanqua la jeune Anna à la porte. Des réflexions subséquentes permettent de penser que l’influence salutaire de M. Barnabé Cruchot ne fut pas étrangère à cette résolution car ce publiciste devait craindre à juste titre les fâcheux effets d’une telle réclame sur les avantages personnels qu’il comptait tirer de cette affaire.

Le temps vint où fut exécutoire le jugement condamnant Dubois à verser la somme de dix mille francs ès mains du sieur Méandre. Le temps vint, mais l’argent ne vint pas. Vers les mêmes jours, aboutit aussi le rapport fait au comité d’hygiène publique par M. le commissaire de police Églantine.

Le comité chargea deux de ses membres d’aller faire une enquête sur les lieux, et ces messieurs, vaguement inquiets, commencèrent par une visite à M. le commissaire de police Églantine. Cette démarche fut faite le 11 juin. Le magistrat déclara aux visiteurs que le surlendemain 13, il devait, à la requête de Me Cormoran, huissier, accompagner ce dernier dans la saisie à opérer au domicile du sieur Dubois ; le commandement avant saisie étant resté sans effet. M. Églantine invita les délégués du comité d’hygiène à se joindre à lui. Ces messieurs acceptèrent. On pouvait penser alors que l’éclaircissement du mystère approchait et Barnabé Cruchot conclut que l’instant était venu où il fallait agir. Le lendemain donc, le dimanche 12 juin, parut dans le Plein Jour l’article-bombe fruit des pénibles labeurs du journaliste. Cet article occupait la moitié de la première page du journal et la seconde page tout entière. Des clichés reproduisaient l’aspect de la maison du quai Bois-l’Encre et de la porte de l’appartement du cinquième étage ainsi que la physionomie embrouillée des racines et celle, martiale, de M. Méandre, chef de bureau. Une manchette haute et noire faisait de loin entrer son titre émouvant dans les yeux et les cerveaux. L’effet, on l’a dit plus haut, fut immense. La curiosité monta jusqu’au délire. Il y eut des batailles autour des numéros et l’un des vendeurs, camelot expert connu sous le sobriquet d’Œil-sans-Os, gagna en une seule journée de quoi acquérir une maison de campagne. Tous les organes du soir et de la nuit reproduisirent avec des notes additionnelles les étonnantes révélations et les papiers de l’étranger, dans leurs langues respectives, les répandirent dans le monde entier.


Voici cet article :


Dimanche 12 juin 19…