Le Plein Jour.
L’HOMME SAUVAGE
DU QUAI BOIS-L’ENCRE
Au numéro 3 du quai Bois-l’Encre, dans le quartier du Raisin-Sec, en plein centre, des événements se passent, extraordinaires à un degré si excessif qu’à leur chercher de pâles précédents, si lointains soient-ils, la mémoire se fatigue en vain et que l’esprit le mieux équilibré, à les relater, vacille, inquiet, craignant d’entrer en démence. Est-il besoin de dire que nous nous refusâmes à leur donner créance lorsque notre système général d’informations nous en fit un bref exposé. Une enquête personnelle et approfondie cependant nous a pleinement convaincu de leur réalité — bien au-dessus de ce qu’on avait raconté et de ce que les suppositions les plus déréglées pouvaient admettre. Nous les mettons au jour, croyant de notre devoir de rapporter sans commentaire et aussi succinctement que possible ce que nous savons — ce qui est.
Oui, un homme sauvage existe parmi nous. A notre époque de science et de progrès, de justice et de calme, où nous recueillons enfin les fruits du labeur amer de l’autre siècle, où nous vivons en paix et en liberté, avec notre conscience d’hommes modernes, forts, raisonnables et maîtres du monde, — à notre époque éclairée et dédaigneuse de tout excès, un être humain existe qui, repoussant tous les avantages que l’on retire du commerce avec ses semblables, se maintient au milieu de nous comme une énigme et comme un défi. — Un être humain que personne n’a jamais vu, dont le son de la voix est inconnu, qui se refuse depuis de longues années à aucun rapport avec les autres hommes et qui, foulant aux pieds toutes les conventions sociales, tend à s’arroger indirectement sur ceux de ses semblables que leur mauvais destin a placés à sa portée des droits de maître à esclaves — pour ne parler que des faits avérés et non des probabilités horribles que laissent soupçonner certains détails significatifs dont une police un peu judicieuse aurait dû depuis longtemps s’émouvoir.
Mais précisons et reprenons les événements… (Ici nous coupons deux colonnes où, rappelant quelques faits divers préalablement publiés, réfutant son propre article optimiste et anonyme du Clairvoyant — en en déclarant l’auteur vendu manifestement au gouvernement — M. Barnabé Cruchot fait l’historique des faits que nous avons rapportés, depuis la découverte de la planchette et la chute de la suspension, jusqu’au jugement de saisie ; en passant par les racines, la vase et quelques autres incidents apocryphes, de l’invention évidente de M. Barnabé Cruchot.) Ce monsieur continue ensuite en ces termes :
Frappés par tant de singularité et par un baroque si évident dans le mystère, soupçonnant quelque étrange aventure, sans soupçonner évidemment qu’elle pouvait l’être à ce point — doutant par-dessus tout de ce qui nous était rapporté de seconde main — nous nous sommes livré, avons-nous dit plus haut, à une enquête personnelle et approfondie, laquelle — corroborant l’enquête que menait parallèlement l’aimable, énergique et sagace M. Églantine, commissaire de police du quartier du Raisin-Sec — nous a révélé les faits suivants qui se passent de tous commentaires et ne font que rendre plus opaque la ténèbre où se débat cette étonnante affaire.
L’immeuble portant le numéro 3 du quai Bois-l’Encre appartient, avons-nous dit, à la Société protectrice des Animaux. Il est habité bourgeoisement. L’appartement situé au cinquième et dernier étage de la maison occupe seul le palier et ses fenêtres donnent sur la rivière.
Il est loué au prix annuel de quatre mille huit cents francs. La personne qui l’occupe actuellement en prit possession il y a six ans et fit faire un bail au nom de Dubois qui est évidemment supposé. Les détails manquent sur cette entrée en jouissance car la concierge actuelle, une accorte et fraîche commère de trente ans, n’occupait pas la loge à cette époque. Son prédécesseur — un vieux brave décoré de la médaille coloniale et qu’elle remplaça voici quatre ans — se contenta, selon son expression militaire, de lui « passer la consigne » au sujet du locataire du cinquième. Cette consigne vaut qu’on la rapporte. Elle est affichée dans la loge et rédigée de la façon suivante :
CONSIGNE RELATIVE AU LOCATAIRE DU 5e.
« I. — Ne jamais avoir même l’idée que l’on pourrait sonner ou frapper, pour quelque motif que ce soit, à la porte de l’appartement du cinquième — et encore bien moins y entrer.
« II. — Porter à chaque terme la quittance à M. Gémissant, notaire, 51, rue Poire-Pourrie — qui paiera et donnera ensuite vingt francs pour la peine. L’on aura cinquante francs au terme de janvier. Agir de même relativement aux contributions et autres exactions.
« III. — Aller tous les mois chez le même M. Gémissant toucher la somme de quarante-huit francs nécessaire à l’acquisition de trois kilogrammes de tabac (scaferlati supérieur). Il y aura en plus pour la course cinq francs, lesquels ne se confondront pas au terme avec la récompense spéciale. Ce tabac devra être monté au cinquième étage et ce jour-là, et pour ce jour-là seulement, l’on aura le droit et le devoir de s’approcher de la porte. Il devra être exactement midi. On sonnera alors, dans un clairon qui dépassera le petit guichet en haut et à gauche de la porte, l’air connu :
Vive le vin, l’amour et le tabac !
Voilà, voilà le refrain du bivouac !…
Ensuite on jettera le tabac dans le grand guichet qui s’ouvrira en bas à droite, et l’on s’en ira.
Alors, l’on cessera immédiatement et pour un mois de savoir qu’il y a un locataire au cinquième étage.
« IV. — L’on évincera soigneusement les mendiants, fumistes, quêteuses religieuses ou autres, vidangeurs qui demandent leurs étrennes et toute vermine analogue.
« V. — Toute infraction au présent règlement sera cruellement punie. »
Nous avons tenu à donner en entier cet étrange document qui fut jusqu’à maintenant soigneusement obéi et qui continue à l’être. Jamais la concierge ne vit son ou ses locataires. Elle ignore complètement quelle est leur vie. Des gens montent des provisions le matin, mais elle sait qu’ils n’entrent pas, agissent comme elle agit au sujet du tabac, sonnant cependant des airs différents selon leur profession, et sont payés de même par Me Gémissant. N’osant monter elle-même les exploits de Me Cormoran, et n’osant non plus les garder, elle prit un moyen terme et confia le premier au garçon boucher qui, tous les jours, livre de la viande au cinquième, et qui fit passer le papier avec un chargement de bœuf. Mais comme il reçut le lendemain un fort jet d’eau sale, sur la tête et dans la bouche, en jouant dans le clairon l’air :