Toréador, en garde !…
afin de faire sa livraison, il prit cela pour une punition de son indiscrétion et refusa avec colère de se charger des exploits suivants, lesquels demeurèrent en souffrance dans la loge. Quelquefois, trompant la surveillance de la concierge, des mendiants ou des quêteurs à domicile montèrent ; mais jamais l’huis du cinquième ne s’ouvrit pour eux et sans doute ils n’ont qu’à s’en féliciter. Les voisins n’ont jamais été incommodés par un vacarme excessif, mais parfois, dans le silence des nuits, de lointains et étouffés gémissements semblent s’élever du lieu mystérieux et emplissent leurs âmes de terreur.
Nous avons pu apprendre par des boutiquiers établis dans le quartier depuis longtemps que le personnage inconnu avait procédé de nuit à son emménagement. Il le dirigeait lui-même et, sous ses ordres, quatre créatures que l’on croit être des nègres, travaillaient, portant en se jouant une foule de caisses énormes d’où s’échappaient parfois des plaintes inhumaines. Il est vraiment extraordinaire que la police, qui généralement se mêle avec tant de zèle de ce qui ne la regarde pas, et qui, certes, n’ignorait pas ces faits, ne soit jamais intervenue.
Une visite s’imposait à Me Gémissant, et, remettant à plus tard la suite de nos investigations sur les lieux mêmes, nous nous sommes rendus 51, rue Poire-Pourrie. Nous trouvâmes Me Gémissant chez lui ; mais à notre grand désappointement il ne put nous donner aucune indication précise. Il reconnut avoir comme client un monsieur habitant 3, quai Bois-l’Encre, et qu’il ne connaissait pas du tout avant d’avoir reçu de ses mains une somme très forte dont le revenu était destiné à payer les quittances trimestrielles présentées par la Société protectrice des Animaux, et des notes mensuelles — boucherie, volailles, bois, légumes, pâtisserie, vins, tabac, etc. Il y avait toujours une forte gratification pour l’employé qui devait toucher la note. Les honoraires de Me Gémissant étaient comptés aussi. Le personnage inconnu, en versant l’argent (titres au porteur et espèces) n’avait pas caché à Me Gémissant que c’était à sa situation de notaire de la ville qu’il devait sa clientèle car une sécurité absolue était nécessaire. Nous interrogeâmes alors le notaire sur l’importance de la somme et sur l’aspect du personnage. Me Gémissant nous répondit que c’était un homme d’âge moyen et plutôt bien, qu’il avait l’air d’un voyageur. Le nom donné — Dubois était évidemment supposé. La somme était très importante, quoique évidemment il y avait des sommes encore plus importantes — il y en avait qui l’étaient moins, sans cesser pour cela d’être des sommes très importantes… Me Gémissant ne pouvait réellement pas dire… Il s’arrêta, gêné, vîmes-nous, par le secret professionnel, derrière lequel il finit par se retrancher en laissant percer cette vague inquiétude qui trouble tous ceux qui sont en rapport, d’une façon quelconque, avec l’homme enfermé, et à laquelle nous-mêmes n’échappâmes point, lorsque, une heure plus tard, nous fûmes devant la porte de son appartement.
Un faible espoir d’en apprendre plus long nous conduisit chez le boucher cité par Me Gémissant et qui est l’un des plus notables du marché. Cette visite fut vaine. Le patron, colosse revêche et taciturne se déclarant lié, lui aussi, par le secret professionnel (?) se refusa à nous donner le moindre renseignement. « Ne voulant à aucun prix mécontenter un client avec qui il n’avait que de la satisfaction et qui pourrait peut-être l’apprendre, on ne sait pas. » Comme nous insistions, cette brute nous menaça de nous jeter à la figure un paquet d’entrailles de moutons qu’elle maniait et nous partîmes, concevant bien que ce commerçant impoli, pas plus qu’aucun fournisseur, ne savait rien sur le mystérieux personnage.
Chez la fruitière, où nous conduisit le devoir professionnel, nous apprîmes que, tous les matins, cinquante salades, des fruits et trois douzaines d’œufs frais étaient portés au cinquième étage du numéro 3, quai Bois-l’Encre, et que, pour les faire recevoir, le procédé était celui déjà décrit. On montait à huit heures précises, on soufflait dans le clairon à travers le petit guichet en haut à gauche ; (l’air pour la fruitière était) :
Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ?…
on poussait la manne chargée à travers le grand guichet en bas, à droite et on s’en allait. Le pâtissier voulut bien nous déclarer qu’il livrait tous les matins de la même façon quarante éclairs tant au café qu’au chocolat et vingt-cinq babas au rhum (!) mais il se refusa avec la dernière énergie à nous révéler quelle mélodie il devait produire pour faire entrer ses chargements.
Nous retournâmes alors 3, quai Bois-l’Encre. La concierge consentit à nous accompagner jusqu’au palier du cinquième étage, bien qu’avec beaucoup de difficultés et sur notre promesse formelle de ne faire aucun bruit. Les étages sont de vingt-cinq marches, larges, confortables et revêtues d’un tapis jaune et rouge retenu par des tringles de cuivre. Au cinquième étage, au fond et en face, il y a la porte de l’appartement, laquelle est sombre, faite en cœur de chêne et d’une solidité à toute épreuve, semble-t-il. Deux guichets y sont découpés, clos de volets métalliques. L’un est situé à gauche à 1 mètre 30 du sol environ — il présente la forme d’un carré de 25 centimètres de côté. C’est par là que passe le clairon. L’autre est découpé dans le battant de droite et va jusqu’à terre. C’est comme une petite porte, large et haute de deux pieds, qui s’ouvre dans la grande. C’est par là qu’on ravitaille la place. Nulle part l’on ne voit de sonnette. Le tout présente un aspect solide, farouche et résolu bien fait pour inquiéter. Nous y avons collé notre oreille, mais, évidemment, l’épaisseur est prodigieuse et doit en plus être matelassée car aucun son ne nous est parvenu. Malgré la promesse faite à la concierge, nous ne pûmes nous empêcher de heurter avec notre canne à cet huis si menaçant ; mais la concierge, qui nous surveillait du milieu de l’étage, où elle était prudemment demeurée, prit peur, entra en courroux de notre audace et dégringola vers les régions inférieures, en nous enjoignant de la suivre. Obéissant à cette injonction, nous entrâmes en passant chez M. Méandre, lequel était à son ministère. La très aimable Mme Méandre nous reçut et voulut bien nous laisser constater que les racines s’étendant toujours, occupent maintenant la totalité de la petite pièce sombre qui est, non une buanderie comme on l’a trop légèrement avancé, mais un cabinet de débarras. Nous avons pu nous convaincre qu’un jus mousseux et mal odorant coule maintenant sans trêve du plafond de la salle à manger. Une bassine a été placée au milieu de la table pour le recevoir, M. Méandre ne voulant pas se résoudre à désaffecter sa salle à manger, ce qui semblerait une concession faite à son lâche et en somme inconnu ennemi.
Sur une question de notre part, Mme Méandre a bien voulu nous révéler toutefois, qu’à l’insu de son mari, elle a supprimé les séances de piano et que Mlle Adélaïde Méandre étudie maintenant en ville la Prière d’une Vierge. Prenant congé, nous descendîmes jusque sur le quai afin de reconnaître la position exacte des fenêtres. Celles-ci, malheureusement, sont munies de larges balcons qu’enguirlandent des plantes grimpantes, ce qui rend la vue impossible. D’autre part, la rivière empêche de prendre du champ et les maisons, de l’autre côté de l’eau, sont beaucoup trop lointaines pour que l’on puisse tenter de leur toit aucune investigation, même avec une longue-vue.