Comme nous étions le nez en l’air, à considérer ces choses, un homme barbu et vêtu du tablier de cuir des ouvriers serruriers nous aborda, sortant de chez un marchand de vin. Il nous frappa sur le ventre, poussa un rire sardonique et, lançant presque sur nos pieds un jet de salive, nous cria :

— All est solide, hein, c’te porte ? On n’en fait pus comme ça. C’est moi que je l’a bardée ! Et pis y a une grille derrière qu’y faudrait d’z’éléphants… C’est d’la belle ouvrage… Pour la forcer, c’est macache !…

Espérant des révélations importantes, nous entraînâmes cet homme chez le marchand de vin d’où il sortait. Là, appuyé au comptoir et fumant un puant brûle-gueule, il voulut bien nous laisser comprendre, sous l’influence d’une douzaine de petits verres d’alcool, qu’il était serrurier et avait, six ans auparavant, garni de plaques et de barres d’acier la porte de l’appartement du cinquième qui était vide alors. Il avait posé une grille derrière et exécuté divers autres travaux. L’ouvrage avait été grassement payé par le personnage qui louait l’appartement et qui était, selon son expression : « Un vraiment bath type, costeau et à la redresse. »

C’est là tout ce que nous pûmes tirer de ce prolétaire ivrogne, goguenard et familier qui finit par nous pousser dehors en répétant : « C’est moi que je l’a bardée, et pour la forcer, c’est macache. »

Cet incident fut le dernier de notre enquête.

Telle est, à l’heure actuelle, la situation. Tout commentaire serait illusoire. Toute récrimination sur l’incurie des autorités serait vaine. Demain, le mystère sera élucidé. Demain, Me Cormoran, M. Églantine et quelques autres personnages que nous ne sommes pas autorisés à nommer, eu égard aux très hautes situations sociales qu’ils occupent, pénétreront dans l’appartement mystérieux (il y aura un journaliste, — un seul — et, sans dire son nom, nous pouvons promettre à nos lecteurs qu’ils seront renseignés les premiers et d’une façon définitive). Ces représentants de la civilisation pourront voir l’Homme sauvage, pourront lui parler, et obtenir de lui les réparations, les explications auxquelles a droit la société tout entière.

Nous l’espérons, dirons-nous que c’est à peine si nous y croyons… Un vague péril nous semble émaner de cet appartement énigmatique. On peut s’attendre, croyons-nous, aux pires résistances. Sera-t-on en présence d’un maniaque furieux qu’une intrusion rendra frénétique, ou bien d’un de ces froids et impitoyables lunatiques qui, envahis par l’idée fixe d’une science ou d’un art, marcheraient sans pâlir à travers les ruines du monde, les yeux sur leur chimère ?… Nous n’osons avoir une opinion, nous espérons de tout notre cœur que tout se passera bien ; mais enfin contre la force, rien ne peut prévaloir que la force.

Faudra-t-il en venir là ?

Signé : Barnabé Cruchot.