Nous avons reproduit cet article d’une façon intégrale, vu son importance historique et la véracité presque complète des détails qu’il donne. Tous nos lecteurs en ont certainement déjà eu connaissance lors de sa publication première, car on peut dire qu’il fut lu par la terre entière. Le lendemain, les plus importants organes : le Synoptique, le Cent Bouches, le Tonnerre, le Palmipède, etc., la rage dans le cœur de n’être point les promoteurs de tant d’agitations, publièrent des éditions spéciales avec photographies de la maison, de la porte, des racines, de la concierge, etc… Tous leurs efforts furent cependant vains car le seul journal qui demeura, aux yeux du public, le maître incontesté et le vrai phare en cette affaire fut l’avisé Plein Jour dont le tirage, du jour au lendemain, monta de cent trente-huit mille à deux millions neuf cent quarante-sept mille exemplaires.

Le 13 juin, jour où devait être opérée la saisie, à partir du matin il y eut une foule immense qui se pressa autour de la maison portant le numéro 3 du quai Bois-l’Encre. Un important service d’ordre dut être organisé autour de l’immeuble dont la porte, dès la veille, avait été fermée par prudence.

Peu après deux heures arrivèrent les personnages qui devaient pénétrer dans l’appartement. Ils étaient huit, savoir : M. Truie, sénateur, commandeur de la Légion d’honneur, ancien ministre des Travaux publics, directeur de la Société protectrice des Animaux, et, comme tel, propriétaire moral de l’immeuble. Ce monsieur était en habit avec sa cravate de commandeur et tous ses ordres étrangers. M. le docteur Volière, vice-président du comité d’hygiène (son adjoint, M. Cousse, malade, s’était fait excuser). Me Cormoran, huissier, devant procéder à la saisie et son clerc. Le commissaire de police Églantine, ceint de son écharpe et accompagné des deux inspecteurs de police Andréas et Trolay. Le serrurier Panaris enfin, le même qui avait établi les ferrures de la porte et qu’on avait appelé pour la forcer. Que l’on ajoute à ce monde officiel le journaliste Barnabé Cruchot qui se trouvait depuis la veille dans la loge de la concierge et à qui l’on permit de se joindre au groupe, l’avantageant ainsi fortement sur ses confrères, lesquels, au nombre de cent cinquante-huit, tant nationaux qu’étrangers, et après une opiniâtre insistance, ne purent obtenir que la permission d’occuper l’escalier jusqu’à la dixième marche exclue du cinquième étage. Ils se vengèrent en photographiant tout le monde. La dame Armandine Cane, concierge de l’immeuble, put se joindre à ceux qui entraient, poussée par la curiosité et protégée par M. le commissaire de police Églantine. L’on remarquera l’absence de M. Méandre, plaignant et chef de bureau. Ce monsieur n’avait pas voulu prendre part à cette visite craignant de ne pouvoir contenir la furie d’un homme de son caractère, mis en présence du « cochon d’en haut », cet ennemi détesté.

Quand le groupe composé d’éléments si divers, occupa, dans son intégrité, le palier du cinquième étage et que Me Cormoran s’avança, un peu verdâtre, et frappa à la porte avec sa canne, il y eut un silence parfait et une attente angoissée. Mais rien ne répondit. Alors, approcha M. Églantine, commissaire de police et quand il prononça les mots solennels : « Au nom de la loi » il y eut un plus parfait silence et une attente encore plus angoissée. Mais rien ne répondit.

En vain les sommations furent légalement réitérées. Alors M. le commissaire de police Églantine donna au serrurier Panaris l’ordre d’avoir à commencer son travail. Cet homme, murmurant entre ses dents : « Pour la forcer, c’est macache ; c’est moi que je l’a bardée ! » se mit à l’ouvrage sans ardeur. Après un labeur inutile et superficiel de trois quarts d’heure, il déclara nettement et avec une évidente satisfaction que ni lui ni aucun serrurier n’en viendrait à bout comme ça, avec ses mains, et qu’à son avis il faudrait « d’z’éléphants, pace qu’il y avait une grille derrière ; et pis, ajouta-t-il non sans fierté, c’est moi que je l’a bardée et c’est de la belle ouvrage. »

M. Truie, alors, s’avança majestueux et ferme pour parlementer avec ces battants obstinés. Il fit un discours touchant où il parla des justes lois et de la mansuétude des juges, de l’horreur de la rébellion et de l’avantage d’être décoré de la Légion d’honneur, des joies de la famille, du bonheur d’être libre et bien avec tout le monde. Il fut éloquent et attendrissant et il y eut des gens qui pleurèrent en l’écoutant. La porte, elle, ne s’émut pas et ne s’ouvrit pas. M. Truie, vexé, changea de ton. Il parla de la force du gouvernement soutenu par une immense majorité, du nombre d’hommes servant dans l’armée active, des canons et des gendarmes. Il évoqua les cachots et leur paille. Il discourut sur les bagnes, les chances qu’on avait d’y mourir et la nécessité de châtiments sévères. Il fut redoutable et impressionnant et il y eut des gens qui eurent peur. La porte, elle, ne trembla pas et ne s’ouvrit pas.

— C’est bien, dit alors M. Truie avec une immense dignité, j’étais venu espérant que mon autorité influerait sur une résistance insensée. Je vois qu’il n’en est rien. En moi s’éteint toute indulgence et ne reste que l’homme public qui doit faire respecter la loi. Je ne faillirai pas à ce devoir. Puisque, aujourd’hui, non préparés à une si inconcevable résistance, nous manquons des moyens nécessaires pour la vaincre, et que l’heure s’avance, nous allons nous retirer. Demain nous reviendrons, et nous entrerons.

Alors la porte s’ouvrit.

Elle s’ouvrit à demi, très silencieusement, du battant de droite, et par son étroit bâillement on ne put qu’apercevoir une profonde ténèbre.

Le battant résista à une vigoureuse poussée qui voulait l’ouvrir davantage.