Ce papier me fut pris et Panaris, l’ayant attaché à la montre de M. Truie pour le lester, le jeta par une fenêtre aux pieds d’un groupe de personnages que le détestable serrurier déclara avoir reconnu pour des ministres « à leurs sales gueules ».

Ainsi s’exprima cet irrespectueux sacripant et, presque tout de suite, les échelles disparurent de l’horizon qu’elles occupaient. Avec ce moyen de défense, l’Homme sauvage est à l’abri de toute atteinte et il n’y a pas d’espoir que la place soit jamais prise de force. Ce qui est le plus affreux c’est que je crois fermement qu’il n’y a jamais eu de bombes et que c’est un procédé d’intimidation imaginé et appliqué avec le plus grand succès pour terrifier le dehors et nous-mêmes… Car, après tout… on ne sait pas… elles y sont peut-être ces bombes — et quelle catastrophe ![10]

[10] Cette tentative, faite au moyen d’échelles flottantes que manœuvraient des grues électriques, fut le dernier effort tenté pour entrer de vive force dans la place. La nouvelle annonce des soixante et onze bombes à la mélinite produisit un surnaturel et subit effet de terreur — tellement que tous les citoyens, dans le rayon d’un kilomètre, désertèrent leurs habitations. Chose étrange ! pourtant, le nombre des curieux qui se pressaient autour du périlleux immeuble crût, dans des proportions notables, attiré sans doute qu’était le monde par l’espoir de voir la catastrophe annoncée ! C’est le lendemain, 26 juin, que le Parlement jeta par terre le ministère présidé par M. Sorgue. La combinaison suivante, avec M. Caressé, président du Conseil et ministre de la Justice, reçut le mandat de traiter immédiatement et se mit à en étudier les moyens — regrettant amèrement l’absence de M. Jonathan Carnyby, à qui des télégrammes pleins d’offres et d’excuses furent adressés, signés de M. le secrétaire général du ministère de l’Intérieur.


Samedi 25. — M. Églantine a disparu. Je viens de l’apprendre, me réveillant après quelques heures d’un pénible sommeil plus épuisant que l’insomnie. Ce matin, l’ourse n’a plus trouvé à son côté le commissaire de police qui s’y trouvait la veille.

Voilà tout ce que je sais. Voilà tout ce que nous savons, puis-je dire, car personne ne semble connaître la vérité… Je tremble en songeant que l’une des bêtes féroces qui nous entourent a peut-être assassiné dans un accès de rage notre malheureux ami. Je me souviens, qu’avant-hier, je ne dirai pas pour quel indigne motif, il avait eu une altercation violente avec Samuel Clarke, le tamanoir.

Ce dernier monstre a-t-il profité des ombres de la nuit pour l’immoler et enfouir son corps en quelque abîme ignoré ? Je frémis à cette odieuse pensée et j’aime mieux croire que M. Églantine, menant à bien un plan d’évasion sans doute préparé de longue main, a gagné le dehors. Le dehors ! ô mon Dieu que je l’envie… Ce qui corrobore cette idée c’est que tout le monde, sauf naturellement l’impassible Homme sauvage, semble fort étonné de cette disparition. En plus, je viens de voir passer le tamanoir sur qui portaient mes soupçons. Il avait l’air fort serein et tout à fait incapable de s’être souillé d’un sang innocent. Peut-être l’évasion de M. Églantine, que je me plais à imaginer libre et faisant partout des conférences en faveur de notre délivrance, sera-t-elle la base de notre salut définitif[11].

[11] Cet espoir ne reposait sur rien de solide, puisque M. le commissaire de police Églantine n’était pas plus à l’extérieur qu’à l’intérieur et que nul ne le revit plus jamais. Sa disparition fut complète et définitive. Elle constitue l’un des plus douloureux mystères de cette affaire. Il fut impossible de l’élucider et les suppositions les plus contraires furent avancées par tout le monde sans persuader personne. Le fait surtout n’ayant été connu que par la suite et alors qu’aucune enquête n’était plus possible. Il est généralement admis toutefois que M. Églantine, tentant une évasion par l’une des fenêtres avec la complicité fallacieuse de l’un des monstres (l’on a nommé sans aucune preuve le serrurier Panaris) tomba dans le fleuve et s’y noya, si bien que son corps, emporté par les eaux, est allé nourrir les poissons quelque part dans la mer profonde. In pace requiescat.


Dimanche 26. — Ce jour prendra place parmi les plus affreux… Du dehors, aucune nouvelle. Au dedans, des tourments sans nom. Le boa d’abord, l’infernal, incommode et entêté boa constrictor. Et puis, M. Truie, tombé complètement dans une démence sénile, hurlant à la lune absente, comme un chien dégoûté de la vie, tandis que son bourreau le torture toujours sans que je puisse savoir s’il veut le faire taire ou augmenter de force et de durée ses plaintes. Et puis, la chaleur tropicale, accablante, orageuse… rendant fous les moustiques qui me rendent fou moi-même.