Hélas ! hélas ! c’est donc vrai que je vais rester dans une telle compagnie… Avec cet Homme sauvage qui me fascine et me dicte des choses, alors que, naguère encore, c’était moi qui dictais… Avec ces monstres brutaux et libidineux qui ne m’épargnent rien de leurs fureurs ni de leurs vices… Avec ce boa surtout — cet ophidien maudit, plus tenace qu’une fille de joie, plus exigeant qu’un cocher de fiacre, plus caressant qu’un employé désirant une augmentation… Horreur !
Je n’habiterai donc plus ma gentille petite maison de la banlieue d’où l’on voit passer le chemin de fer, je ne mangerai plus les mirotons aux délicieux oignons que cuisine Pulchérie, ma servante, je ne boirai plus de grands bocks de bière fraîche et mousseuse, je ne saisirai plus personne, je ne jouerai plus à la manille aux enchères, je ne… Je ne serai plus en un mot l’huissier Cormoran — je serai un déplorable spectre marchant à travers une vie ruinée vers une tombe nauséabonde.
… Ah ! laissons, laissons nos larmes couler !
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Elles ont coulé, ces larmes amères, et maintenant je n’ai plus la force de me révolter. Mon désespoir furieux s’est changé en un morne accablement. Au cours de mes sanglots l’on m’a dépendu. Je suis assis par terre car mes jambes se refusent à la marche, mais cela m’est égal — tout m’est égal. Je n’ai plus aucun espoir d’avenir, aucune espérance d’évasion ; mais j’écris ceci pour me distraire, pour ne pas penser, pour terminer ce que j’ai commencé. Au dernier moment, avant de dire pour toujours adieu au monde civilisé, à une ingrate patrie, aux traîtres qui m’ont vendu et à tout ce que j’aime, (je repleure), par une voie quelconque, vers le dehors, je ferai parvenir ces lignes…
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M. Barnabé Cruchot, délivré du kanguroo qui fait ses préparatifs de départ, vient de s’approcher de moi pour m’adresser une demande que je qualifierai de monstrueuse. Il m’a demandé de lui confier la présente œuvre afin qu’il la publie lui-même, une fois en liberté, comme écrite en collaboration. J’aurais la moitié des droits d’auteur !…
— Non, monsieur, ai-je répondu avec indignation, ce carnet est le fruit de mes veilles et la chair de ma chair et je ne veux pas que vous vous l’attribuassiez… J’aime mieux perdre tous les droits d’auteur, si l’on est assez injuste pour me ravir le prix de tant de peines… J’emploierai un moyen sûr, que me fournira l’inspiration du moment, pour que ce document tombe entre les mains de ceux-là qui pourront lui donner la publicité immense qu’il mérite… Je désire encore cette gloire posthume. Je veux que l’on sache quelle âme fut la mienne… Il faut que nul n’en ignore !…
— Monsieur, s’est-il écrié alors, vous me réduisez au désespoir !… Eh quoi, moi, Barnabé Cruchot, j’aurai tout fait pour lancer une si belle affaire et la gloire m’en serait ravie par un autre !… Moi, journaliste, j’aurai trompé tous mes confrères grâce à des ruses de peau-rouge, perdu d’innombrables parties au stupide jeu de la manille aux enchères avec vous et le disparu Églantine, écouté les discours fastidieux du crétin Méandre, dormi avec une répugnante et adipeuse concierge (moi qui ne goûte que les femmes maigres et distinguées), mangé un journal indigeste, été brutalisé sans trêve par un marsupial irrespectueux, au long de quinze interminables jours passés en un lieu inconfortable et parmi une canaille sans foi ni loi, j’aurai, dis-je, supporté tout cela avec la constance la plus parfaite pour qu’en fin de compte, ce soit un huissier qui relate tout ce qui s’est passé et en tire une gloire universelle !… Que pourront être les vagues descriptions que me fourniront une mémoire infidèle, que pourront être mes assertions faites de chic, puis-je dire, et même mes plus belles inventions, auprès des pages que je vous ai vu, jour par jour et heure par heure, écrire, et qui ont certes la vigoureuse et minutieuse véracité d’un rapport définitif, dont on ne peut douter…