C’en est donc fait. Les derniers préparatifs s’effectuent. Les caisses de champagne offertes en remplacement de M. et de Mlle Méandre viennent d’arriver. Viennent d’arriver aussi, en sacs, les sommes déposées chez Me Gémissant ainsi que la caisse contenant l’habit et les accessoires d’académicien destinés à M. Jonathan Carnyby… Notons également quarante pipes destinées au sieur Panaris, que le diable brûle.

M. le docteur Volière, avec un calme parfait, emballe sa garde-robe que l’on vient de lui envoyer et explique à l’Homme sauvage la manœuvre de la sonde œsophagique. M. Cruchot se promène de long en large et me lance de mauvais regards. Le sieur Truie a été détaché et on lui a remis son habit, mais le babouin l’a conduit au fond de l’appartement pour le tourmenter plus à l’aise jusqu’à la dernière minute… On entend les cris d’ici… Vieux pourceau, va !… Quand je pense qu’il m’a été préféré… Enfin n’insistons pas !…


6 heures. — Les papiers officiels viennent d’arriver. Je les dépouille avec l’aide de l’ourse brune et de Sylvain. Il y a le traité entre l’Homme sauvage et le gouvernement, les quittances et le certificat du sieur Panaris, l’acte de divorce de la concierge Armandine Cane. Ajoutons le brevet de consul général dans le Pacifique et celui de commandeur de la Légion d’honneur. Le gouvernement, dans sa lâcheté, a ajouté une croix en diamants et un autre brevet de cet ordre ridicule au nom de l’Homme sauvage afin de l’amadouer.


10 heures. — La nuit est profonde. En attendant le départ, tout le monde chante, rit et danse… L’on sable joyeusement le champagne… J’en bois aussi, ma foi. Je serais bien bête de m’en priver. La concierge, dans un buisson voisin, est la compagne du tamanoir et le vautour mange un baba au rhum.

Les lucioles répandent une clarté phosphorique… Le boa est enroulé, plein de joie, autour de mes pieds… Sale bête !!!…

Pourquoi cela, sale bête ?… Cher ami, bien plutôt. Il est content de me garder, voilà tout, et s’il est sur mes pieds c’est pour me tenir chaud… Ça fait plaisir d’être aimé comme ça. Mes douleurs morales commencent à s’apaiser… On ne sera peut-être pas si mal que cela dans cette île… En somme, la société que nous quittons n’est pas si attrayante… Un agent de police m’a dressé une contravention, le mois dernier, pour un tapis secoué trop tard…

Et puis, le métier d’huissier rapporte si peu… Cette île du Pacifique est peut-être tout à fait magnifique et… verdoyante… Si M. le docteur Volière, qui est un homme de sens profond et juste, a décidé de s’y rendre c’est que de sérieuses raisons l’y ont poussé évidemment… Il y a peut-être des moyens de faire fortune là-bas… Des mines, de charbon… ou… on ne sait pas… Et tout… Enfin nous verrons…