Ce « l’un des deux » vient de rentrer parmi nous, pour y mourir sans doute de ses épreuves surhumaines. Nous livrons au public son récit. Des personnes le croiront mensonger, d’autres le jugeront considérablement enjolivé. Peu y ajouteront une foi intégrale. Nous, nous avons vu l’homme et nous sommes sûrs qu’il dit la vérité.
Relation véridique du voyage de Julius Pingouin, capitaine du bateau-mouche l’« Argonaute », à la recherche de la Toison d’Or, racontée par l’un des deux qui firent avec lui tout le voyage et prirent part à la découverte.
Je m’appelle… je ne sais plus comment, et personne n’a besoin de le savoir. Mon surnom est le « Homard » parce que le bon Dieu ou quelqu’un d’autre a mis dans mes bras et dans mes mains une force susceptible de rosser les plus vigoureux de mes contemporains. J’ai eu une bonne famille, de l’argent, de l’éducation et des jours meilleurs ; mais ils se sont barrés vers les ailleurs et de leur disparition définitive je me fous fortement. Ma personnalité en soi n’a du reste aucun intérêt. Je n’existe que dans mes rapports avec l’immense Julius Pingouin — homme prodigieux et méconnu, étouffé par les mauvaises destinées et l’aveuglement jaloux d’une société assez gourde pour avoir d’abord laissé sans emploi, et ensuite combattu lâchement, les forces incluses dans un génie de cette ampleur.
Devant Julius Pingouin, j’oublie la blague, l’indifférence et le dégoût dont trente-sept ans d’une vie plutôt orageuse m’ont permis de jouir envers tous les hommes et envers moi-même ; devant Julius Pingouin, je m’agenouille et je vénère. Que l’on ne me conte plus d’histoires apocryphes sur les faiseurs augustes et désintéressés de lois dont les applications varient selon la puissance de ceux qu’elles régissent — que l’on ne me rebatte plus les oreilles des exploits sanglants attribués aux capitaines fameux et accomplis par leurs soldats restés obscurs — que l’on cesse de me raser avec les relations des grandes découvertes faites par d’intrépides navigateurs que leurs gouvernements bourraient, avant, de toutes sortes d’appuis et, après, de toutes sortes d’honneurs — tout cela c’est, si j’ose dire, du chiqué… J’ai plus fort, j’ai plus habile, j’ai plus sublime, j’ai Julius Pingouin ! — et Lycurgue, et Magellan, et Bonaparte, furent bien peu auprès de ce dieu.
J’ai fait la noce donc, dans ma jeunesse. J’ai été soldat, j’ai été moine, j’ai été voleur, j’ai été professeur ; j’ai été bon, j’ai été méchant, j’ai été lâche, j’ai été brave. J’ai été tout ce que l’on peut être. J’ai vécu. Mais, et c’est ma gloire très chère et très radieuse, j’ai connu Julius Pingouin et j’ai cru en lui du premier coup, et il a eu la bonté, m’élisant parmi ses apôtres, de m’ouvrir sa grande âme pleine d’audace, pleine de sagacité, pleine de puissance, pleine de rêve…
O Julius Pingouin, géant égaré parmi des pygmées, lion silencieux secouant les barreaux de sa cage, aventurier sublime passant comme une flamme dévoratrice sur le vil fumier de l’humanité, permets que ton indigne disciple pleure en te saluant ! L’on a été injuste, plat, lâche et oppressif envers toi, cœur de héros ! L’on a entravé par les pires moyens ta marche surhumaine. Non seulement l’on t’a laissé seul, mais encore l’on t’a combattu, et la trahison germait autour de toi, et ta patrie fut une marâtre !…
Pourtant, lutteur invincible, tu as su persévérer, mais maintenant que moi je dis ce que tu fus, je sais que l’on conspire pour noyer la mémoire de si hauts faits dans le creux silence et l’oubli ! Mais je parlerai, je hurlerai, je glapirai ! J’écrirai avec de l’encre, avec mes larmes, avec mon sang, pour ne me taire que quand le vent furieux de l’universelle gloire fera sonner, aux quatre coins de la terre ronde, ton nom — car tu l’as trouvée, la Toison d’Or — ô Maître !
Et maintenant, je raconte :
Le 16 octobre de l’autre année, comme je crevais de faim et que je ne savais plus que faire, je suis entré dans les Bateaux-Mouches. J’ai embarqué sur le 318, comme receveur. Julius Pingouin était capitaine. Je le vis, je l’entendis et du premier coup, je fus son disciple, son admirateur, sa chose. En un instant je fus à lui. Ma gloire éternelle sera qu’il m’ait choisi comme second.