Ici finit le carnet de Me Cormoran. Ce document fut trouvé, le lendemain matin du départ, suspendu avec une ficelle au cou de M. le sénateur Truie qu’un couvreur, d’un toit voisin, vit et signala.

Le sénateur, tellement gâteux qu’on dut immédiatement le mener aux hospices où il finit ses jours, dormait, attaché à sa cheminée, et dans son sommeil, il pleurait et agitait encore ses mains séniles vers le point de l’horizon par où s’était éloignée, allant aux îles inconnues, la grande machine à forme de concombre, et l’Homme sauvage qu’elle portait avec sa fortune.

31 mars 1901.

Le Voyage
de
Julius Pingouin

L’on sait combien immensément fut surexcité, il y a deux ans, le monde entier par l’annonce qu’une nouvelle Toison d’Or, la seule depuis Jason, venait d’être signalée et que ce phénomène était à conquérir. Tous les journaux y consacrèrent leur première page et une partie de la seconde ; tous les gouvernements organisèrent des expéditions, et un furieux délire s’empara de tous les aventuriers épars sur le globe — lesquels, ivres du désir de s’approprier l’avantageuse merveille, donnèrent intégralement leurs énergies et beaucoup, leur vie, en tentatives isolées ou collectives. Or, on sait combien absentes étaient les indications précises, et à quel point contradictoires les opinions sur la situation du prodige. On n’a même jamais pu savoir de quelle source jaillissait l’initial signalement de la chose, mais le monde entier, sans exception, était fortement persuadé de son existence, et il y eut de la démence dans l’âme des hommes.

Cependant, vains furent les mieux combinés et les plus tenaces efforts.

Piteuses et bredouilles, les expéditions officielles rentrèrent simultanément ou successivement pour présenter de fallacieux et désespérés rapports et recevoir des blâmes. Découragés, s’en revinrent les aventuriers. Dans le silence, avec sollicitude, les journaux laissèrent la question, d’où, tant de jours, ils avaient tiré tant de copie et l’occasion de si belles ventes. Alors, quelques gens commencèrent à insinuer la possibilité d’un canard sorti du sein de la libre Amérique et il y eut encore des discussions.

Très bien.

Voilà maintenant que la Toison d’Or existait réellement et qu’un homme, un de nos compatriotes, le capitaine de bateau-mouche, Julius Pingouin, l’a trouvée en vérité. La relation suivante de son étonnant voyage nous est communiquée par — ainsi que le dit l’auteur lui-même dans son titre : « l’un des deux qui firent avec lui tout le voyage et prirent part à la découverte. »