— Dans l’eau naturellement. Nous n’allons pas compromettre la sécurité de l’expédition pour les affaires personnelles de gens que nous ne connaissons pas. Les bénéfices seront répartis entre les survivants, selon mon appréciation personnelle et les services rendus, sans que les familles des défunts y aient aucun droit. Naturellement, ils seront assez élevés pour que le moins bien partagé soit capable d’acheter la moitié du monde si cela lui fait plaisir, et d’avoir encore une jolie aisance, sans compter la gloire, la puissance et tout le reste. Pour la nourriture et les boissons, cela ne sera pas somptueux, mais on se rattrapera plus tard. Maintenant, vous avez cinq minutes pour vous décider. Je vous conseille de réfléchir. C’est une occasion d’être des hommes pour une fois, et ça n’a pas dû vous arriver souvent. Ce que j’en dis là, c’est pour vous. Moi, j’irai aussi bien tout seul. Rentrez dans la cabine.
Ils rentrèrent. Cinq minutes après, nous apprîmes qu’ils se joignaient à nous, sauf un.
Ils étaient cinq, savoir :
Le petit homme chauve ; un énorme Suisse, bête et bonasse ; un personnage grand, blond et norwégien, que nous connûmes ensuite pour un pasteur, et qui, par la suite également, nous rasa d’une façon peu commune en chantant des psaumes avec furie ou en les jouant sur une clarinette démontable, indépendamment qu’il buvait tout le rhum ; une marchande au panier ; une bonne à tout faire ; un pompier enfin, qui resta sans doute pour la bonne.
Le voyageur qui refusa de nous accompagner était un sergent de ville en uniforme.
— J’ai des ordres, faut que je m’en aille, répétait-il. Je serais très désireux de rester ; mais nonobstant j’ai des ordres, faut que je m’en aille.
Et il s’en alla.
— V’là un bon débarras, me confia le Rempart, et y en a encore un de trop.
Avec lui j’allai explorer la cabine. A ma stupeur, je découvris encore deux personnages.
D’abord, un homme maigre, vêtu d’un long vêtement jaunâtre, qui fumait sa pipe avec impassibilité et silence. Il n’avait pas partagé l’émoi de ses compagnons. Il ne répondit que par des signes de tête à mes questions et à ma proposition de se joindre à nous. Je crus comprendre qu’il acceptait et, en effet, il vint. Je trouvai aussi, sous une banquette, un employé des pompes funèbres qui dormait ivre-mort. Réveillé, non sans peine, il déclara qu’il voulait mourir si on le bougeait ; cependant, il accepta de vivre et de nous suivre, en apprenant que nous avions du rhum à bord.