14 novembre, 5 heures du matin. — La nuit est encore obscure. J’écris à la lueur d’un fanal de combat. Nous allons atteindre l’embouchure du fleuve et le capitaine pense que la sale institution, qu’on appelle la douane, nous tourmentera au passage avec les bâtons avilissants que les sociétés civilisées ont en réserve pour les libres roues des gens de cœur. Julius Pingouin veut espérer que nous sortirons sans coup férir, mais, pour parer à toute éventualité, il a ordonné le branle-bas de combat. Chaque homme fut armé d’un revolver et d’un autre instrument tranchant ou contondant. Les femmes sont enfermées dans la cabine. Le docteur Saturnin, invité à les suivre, s’y est refusé, préférant rester pour voir le coup d’œil. Le pasteur Tantsticktor, étant donné son manque d’habitude des batailles, a été autorisé à s’embusquer dans le tambour de la machine sous la condition expresse que, pendant toute la durée de l’action, il jouera des psaumes guerriers sur son fifre, de toute sa force et sans s’arrêter. Le pilote Bouture reste naturellement sur son banc, et les hommes d’en bas, Bayados, mécanicien, et Cristallin, chauffeur, conservent leurs postes intérieurs. Les hommes disponibles ont ordre de se tenir prêts aux événements. Tout le monde doit affecter, jusqu’au signal que donnera le capitaine, une allure inoffensive et indifférente. Chacun reçoit un petit pingouin en calicot blanc et se l’épingle sur la poitrine, en signe de ralliement et emblème guerrier.
Je noterai que l’Homme en Jaune s’est refusé silencieusement, mais formellement, à s’armer d’une façon quelconque. Il n’a pas voulu davantage se mettre un pingouin. Il s’est contenté de rebourrer sa pipe et d’aller s’asseoir à l’avant.
Maintenant, nous attendons le combat. Nous espérons encore qu’il n’aura pas lieu ; mais la menace de l’action a impressionné diversement mes compagnons. Le pompier semble pâle et résolu. La jeune bonne à tout faire pleure à chaudes larmes. Coco, le nègre, s’est dépouillé des loques dont il est habituellement vêtu, afin, dit-il, de ne pas les abîmer ; il est nu comme un ver et gambade après s’être frotté d’un puant cambouis. Le pasteur Tantsticktor monte sa flûte en claquant des dents. Le gros coq Flaum a dû être remisé dans la cabine, avec les femmes, dans un état sanglotant et épouvanté qui fait pitié et dégoût. Il a offert la somme de un franc cinquante, à la marchande au panier Zoé Nèfle, pour qu’elle consente à lui prêter ses vêtements, afin qu’il soit mieux à l’abri. Cette grosse femme, qui faisait de la charpie avec les morceaux de sa chemise, qu’elle avait retirée et mise en pièces à cet usage, a refusé avec indignation et lui a reproché sa lâcheté. Le sieur Ezéchiel Binaire, croque-mort, totalement ivre, écrit son testament et puise en une bouteille de rhum un supplément d’intrépidité. Tout le reste de l’équipage va bien. Le Rempart montre une joie spéciale et jongle avec une barre d’acier, ancienne bielle de la machine, pesant 45 livres.
— Leur casser la figure, à ces chinois-là, me dit-il, ça sera plus rigolo que d’dégringoler des pantes, et ç’lui qui m’sortira, y l’est pas encore né.
L’aube vient, nous voici à l’embouchure du fleuve. La mer apparaît. Juste devant nous, barrant la liberté, la fortune et l’espace, il y a le garde-côtes de la douane. C’est l’heure de l’action.
— En avant ! commande Julius Pingouin.
Même jour, midi. — Nous sommes en pleine mer. Nous sommes vainqueurs.
Il a fallu se battre. Comme nous passions à sa hauteur, le garde-côtes des douaniers nous intima l’ordre de stopper. Pingouin obéit. Alors, deux grandes chaloupes vinrent à nous, montées par une vingtaine d’hommes et commandées par un officier des douanes.