Il fit une pause et poursuivit :

— Voilà bien des temps ainsi que je flotte, roulé par les vagues de la puissante mer et l’explorant jusqu’au fond des abîmes, dans tous les sens. Mon cœur est presque brisé par le désespoir, et mon cerveau est tout disloqué à force d’avoir pensé ; mais je n’ai pas la Vérité. Je ne l’ai trouvée sur aucun navire, ni sur la pointe des mâts, ni dans le fond de la cale, ni dans l’âme des voyageurs. Les étoiles ne me l’ont pas dite, la nuit, quand je joignais, vers elles, mes mains de canard ; le soleil a ébloui, avec cruauté, mes yeux suppliants, mais ne m’a rien appris ; et la houle a chanté qu’elle ne savait pas ; et les poissons volants volent sans me répondre… O mon Dieu !…

Il s’arrêta encore et reprit :

— Que l’on me donne une chique. Très bien. Il la mâcha.

— Voilà pourtant qu’une aventure m’est arrivée, il y a des jours. Je criais vers un grand bateau, pour qu’on me prenne, pensant trouver la Vérité dans un de ses canons ; mais un gros homme galonné mit sa figure détestable par dessus l’arrière et me demanda ce que je pensais de l’affaire Dreyfus[21].

[21] En 1894, M. Alfred Dreyfus était capitaine d’artillerie, en garnison à Paris. Il fut poursuivi et condamné pour communication de documents secrets à une puissance étrangère. Par la suite, l’opinion, en France et dans le monde entier, fut vivement émue et partagée, au sujet du bien-fondé de cette condamnation.

Et je n’ai pas pu répondre, car je ne connais pas l’affaire Dreyfus ; et je ne sais pas s’il y a dedans la Vérité. Alors, le gros homme, avec méchanceté, refusa de me prendre et retira sa figure…

Le poisson humain souffla une seconde. Nous le regardions tous avec épouvante. Il poursuivit nettement :

— Alors voilà : Maintenant, j’ai voulu monter ici pour vous demander : Qu’est-ce que c’est que l’affaire Dreyfus ?

— Sors ! hurla Pingouin, d’une voix rauque. Fous le camp, assassin ! Pas un mot ! Par-dessus bord, et qu’on ne te revoie plus !