— C’est pas vrai, puisque vous êtes tous égaux. (Réflexion du Rempart.)
L’autre poursuivit : Vous avez eu de la veine de tomber sur moi, il y en a qui ne savent rien dire. Tout de même, il en existe bien une vingtaine avec qui on peut causer.
— Cré nom ! grommelait Binaire, ça doit être gai une fois qu’y sont lâchés ensemble.
— Mais le pouvoir exécutif, insistait le docteur, qu’est-ce qu’il exécute ?
— Il représente ses frères, dit l’autre avec majesté, et fait obéir aux décisions de l’Assemblée parlementaire.
— Il y a un Parlement ! dit le docteur, avec horreur. Qu’est-ce qui le compose ?
— Tout le monde. Il n’y a pas de raison pour que quelques-uns dirigent tous les autres. Nous sommes tous notre gouvernement. Les femmes naturellement siègent aussi ; elles sont nos égales. La salle du Parlement est la plus belle de la Maison Commune.
Il y a une séance tous les soirs. Chacun y parle le même nombre de minutes et possède la même autorité. Chacun, ici, est l’égal de l’autre. Tout le monde travaille de la même façon et fait, en même temps, la même ouvrage, selon la décision prise par le gouvernement. Tout le monde mange la même chose, à la même heure et en même quantité dans le réfectoire commun. Chacun dort, dans le dortoir commun, le même nombre d’heures que le voisin et dans un lit semblable. Tout le monde se divertit de la même façon et en même temps.
Tout est réglé. Il n’y a plus de volonté personnelle. Il n’y a plus de supériorité d’aucune sorte. Il n’y a plus de faibles condamnés à l’oppression inique. Il n’y a plus qu’une moyenne égalisée. Il n’y a plus que la justice, la vie pour tous, l’unification totale et complète des conditions d’existence. La tyrannie des forts, des riches et des puissants a cessé, puisqu’il n’y a plus de forts, de riches, ni de puissants. L’individu n’agit plus pour lui-même et par lui-même, la masse agit pour la masse.
L’homme a disparu. La société collective est tout.