— Oh ! si, alors on se bat. La majorité veut toujours abaisser le nombre d’heures de travail et l’opposition ne s’oppose pas assez. Il y a quelque temps, on était descendu à vingt minutes par jour. Ce n’était pas suffisant. On mourait de faim. Il y eut un mouvement violent et on porta le temps de travail à quatre heures et demie. Il y eut une furieuse bataille au Parlement. Heureusement, l’homme public de service avait été marchand de vin et directeur d’une salle de réunions électorales. Il avait l’habitude et éteignit la lumière. Dans le noir, tout s’apaisa et, le lendemain, on recommença les délibérations.
— Très, très curieux, dit le docteur, ce système babouviste a toute mon approbation. Mais les malades ? qu’en faites-vous ?
— Chacun a droit à un jour et demi de maladie par mois. C’est la moyenne, qui ressort de nos statistiques. Ce jour-là, il ne fait rien et on le soigne. On a le droit aussi de se saoûler une fois par semaine. On a un bon pour cela.
— Et les mariages ?
— On ne se marie plus. Tu m’étonnes avec cette question, citoyen. Il n’y a pas de raison pour que des hommes et des femmes égaux aient des conjoints différents.
Et puis, avoir un conjoint, c’est avoir une propriété.
Or, la propriété c’est le vol. Le même raisonnement s’applique à chaque chose.
— Nous y viendrons tout à l’heure, reprit le docteur.
Vidons la question mariage d’abord. Comment faites-vous ? l’union libre ?
— Par exemple ! Quelles mœurs ! Fi donc ! Et l’égalité ? Non, non, plus de choix personnels, plus d’inclinations injustes et égoïstes, plus de jalousie, d’adultères, de vices, d’immoralité et de dépravation. Nous avons supprimé tout cela. Chaque homme ou femme reçoit par semaine un bon de jouissance, portant un numéro amené par le sort. Il y a deux tirages amenant deux séries de numéros pareils. Avec ce bon, chacun a droit, pour une nuit désignée également par le sort, à la personne portant le numéro correspondant.