— De rien, puisque tout est à tous.

— Précieux pour chacun… Et lequel d’entre vous fut l’architecte de ces monuments… intéressants ?…

Le docteur désignait les maisons de boue.

— Tu veux railler, citoyen, répondit le 29, avec dignité et mépris. Je vois que tu en es encore aux vains préjugés du luxe et de la décoration. Ces maisons sont faites pour nous abriter du froid et de la pluie ; elles remplissent suffisamment cet office ; on ne peut rien demander de plus. Les recherches de l’élégance sont le fait des sociétés gâtées par le capitalisme et roulant sur la pente des décadences. Nous, nous formons un monde nouveau, dénué de préjugés, dénué de faiblesses, dénué de raffinements. L’art, le luxe — de l’inutilité, voilà ce que c’est ; de l’injustice, puisque tout le monde n’en possède pas autant — de la supériorité pour quelques-uns, puisque l’on exalte l’inégale beauté que nous arriverons à faire disparaître par une parfaite communauté de vie et un mélange constant des individus pour la reproduction… Nous ne voulons plus rien qui rappelle la tyrannie, le despotisme, le passé odieux de souffrance, de misère, d’oppression. Avant nous, il n’y avait rien. Telle est notre volonté. Nous nous refusons à recueillir les vestiges des âges disparus dans leur fange.

Après un naufrage, une caisse de tableaux échoua sur notre rivage. Ils étaient d’une magnificence ignoble. Peut-on se nourrir d’un tableau ? Je te le demande, citoyen ? Alors la colonie, réunie en Assemblée parlementaire solennelle, décida de consacrer ces odieux produits des civilisations corrompues à la proclamation de la Vérité et de la Justice. Ces tableaux, regarde-les, ils composent, cousus ensemble, la bande sur laquelle notre déclaration de principes recouvre les immoraux sujets qu’un détestable inutile avait passé des années à parfaire, au lieu de travailler pour ses semblables.

— Tonnerre de Dieu ! dit Pingouin.

— Les cadres, on les brûla. Cela t’explique, continua l’Homme 29, en parlant au docteur, la simplicité vertueuse de ces constructions que tu raillais. Elles sont belles puisqu’elles sont utiles.

— Moi, je les trouve pas mal, murmurait le naïf Zafolin, a ressemblent à des casernes.

L’insulaire entendit et bondit.

— Des casernes ! Des casernes !… Malheureux, serais-tu un vil partisan de la tyrannie prétorienne ! Des casernes ! mais cela implique une armée ! une armée, comprends-tu ? — une armée. — Des hommes éduqués pour tuer leurs semblables, l’abomination de la barbarie !…