Je ne pus m’empêcher d’interrompre l’insulaire 29.
— Mais, dis-je, en travaillant plus n’a-t-on pas le droit…?
Il me regarda avec mépris.
— On ne peut pas travailler plus, dit-il. Ce serait injuste, puisque tous les hommes sont égaux. Ce misérable le savait bien et sa demande de culotte n’avait pas d’autre but que de susciter un soulèvement et l’avènement d’une restauration monarchique.
— Naturellement, puisqu’y veut pas ête sans culotte, c’est un royalisse. (Réflexion du Rempart.)
— Quant au quatrième — la voix de l’Homme s’altéra — je ne puis en parler qu’en pleurant. C’était un apôtre quand nous le connûmes. C’est lui qui nous a appris à penser et à parler.
« Vous êtes mes égaux, disait-il, le hasard m’a permis d’en apprendre plus que vous, je veux vous inculquer mon savoir. »
Et il nous enseigna les principes de la Justice, de la Dignité, de la Vérité. Il nous fit ce que nous sommes.
Avant, nous étions un ramassis sans frein ni liberté. Maintenant… Voyez vous-même. C’est lui qui nous a appris la valeur intégrale de ce grand mot : Égalité. Eh bien, cet esprit tout rayonnant de Lumière et de Vérité a succombé dans les plus funestes erreurs. Il a voulu trahir ses frères. Il s’est refusé à les suivre dans la voie du progrès. Quels désirs insensés le poursuivaient, rêvait-il la dictature ?… Je ne sais. Un jour maudit vint où, en pleine Assemblée parlementaire, il dit que nous allions trop loin, que nous devenions des tyrans les uns pour les autres, qu’il n’y avait pas d’égalité absolue et que la liberté était de faire ce qu’on voulait, sans entraver la liberté du voisin. Il s’est frappé la poitrine en s’accusant d’avoir fait notre malheur et de nous avoir rendus stupides. Nous avons été si indignés, — surtout qu’il parlait plus longtemps que son nombre de minutes, premier pas vers la tyrannie, — que nous avons sauté sur lui pour le faire taire. Il criait encore en nous demandant pardon et en se disant prêt au martyre.
Nous avons dû l’envoyer aux galères sur la chaloupe.