— Oui. Je vais t’expliquer : Tu sais que j’ai deux petites toiles à la galerie Parsaut, et tu sais le mal que je me suis donné pour qu’on les accepte. Alors j’y suis passé ce tantôt pour voir si elles n’étaient pas trop mal placées. Justement Parsaut était là, en conversation avec un monsieur à qui il dit, en me voyant : « Précisément, voici l’artiste lui-même. » Il me présente et l’autre me dit : « Je demandais votre adresse pour aller vous voir. J’aime beaucoup votre peinture. C’est mon genre. Si seulement un de vos tableaux était grand je l’achèterais tout de suite. C’est pour un panneau de mon salon. Avez-vous un grand tableau dans le genre des deux petits ? Ça serait une affaire faite. » J’étais ahuri, tu penses. Mais enfin je prends rendez-vous ici avec lui pour demain matin, dix heures. Il s’en va et Parsaut me dit : « C’est un homme qui est très riche et pas depuis longtemps. Il n’est pas rat, mais il sait compter. Alors, attention ! Faites un peu de mise en scène ; n’ayez pas l’air de pleurer misère, imposez-vous et vous pourrez lui demander un gros prix — gros pour vous, bien entendu, — deux mille cinq ou trois mille… »

— Deux mille cinq cents francs !… répéta Louise saisie.

— Oh ! trois mille. Pourquoi pas ? Ce n’est pas parce qu’on est un artiste qu’il est nécessaire de toujours rester dans la misère… Je veux profiter de l’aubaine. Et il me fera d’autres achats, j’en suis sûr. Nous serons enfin un peu tranquilles ; je pourrai faire mon œuvre sans ces soucis… C’est la chance qui vient…

— C’est bien juste. Tu as tellement travaillé !… Tu as tant de talent !…

Elle levait vers lui des yeux pleins d’un amour et d’une admiration que dix années de gêne et d’insuccès n’avaient que fortifiés.

— Oui, répéta-t-il, c’est la chance… Il est temps, n’est-ce pas, ma pauvre Louise ?… Tu devais commencer à croire que je n’étais bon à rien qu’à profiter de ton dévouement et de ton courage…

Elle le fit taire en l’embrassant, puis elle embrassa son fils qui avait écouté, sage et sérieux.

— Dépêchons-nous ! cria-t-elle. Dînons vite ! Et après, au travail ! Parsaut a raison : il faut un peu de mise en scène. On débarrassera l’atelier de tout ce qui a l’air pauvre. On y descendra le fauteuil de la chambre ; je mettrai des tulipes dans les vases de cuivre ; je rangerai bien… Oh ! sois tranquille : rien de trop apprêté. Ce monsieur te trouvera en vareuse, à ton chevalet, l’attendant tout en travaillant…

— Je n’ai rien en train, murmura-t-il. J’étais si découragé ces derniers temps !

— Prends Édouard. Tu as ce portrait commencé, tu sais bien, les cheveux sur le front, le cou nu… Et comme cela il participera aussi…