Il ne l’écoutait plus. Il avait bondi, affolé. La toute-puissante peur anéantit en lui tout ce qui n’était pas elle-même.
— J’ai l’aorte malade ! hurla-t-il. C’est pour me tuer… De l’eau ! de l’eau chaude !…
Il se précipita sur la bouilloire du thé, et, cinq minutes après, tout saturé d’eau tiède, dans la cuisine de la maison de rêve et de mystère, penché sur la pierre à évier, pour l’immense agrément de l’homme livide qui l’avait suivi, sans plus d’énigme ni de perversité, il vomissait tant qu’il pouvait.
SES SOUVENIRS
C’était une de leurs premières soirées d’intimité depuis leur récent mariage. Les domestiques éloignés, seuls tous deux, dans le petit salon au luxe si discret et si confortable, ils étaient assis au coin du feu et, pendant que Gilbert fumait une cigarette, Suzanne parlait.
— … Oui, j’ai été une enfant heureuse… complètement heureuse… Je vivais à la campagne, je te l’ai dit, libre, dans le grand domaine de mon père… Pauvre père, comme il m’a aimée, choyée, gâtée ! J’étais son unique enfant, ma mère était morte à ma naissance et il ne vivait que pour moi… Moi seule pouvais lui faire oublier ses travaux. C’était un chercheur, un savant, un esprit d’initiative et de progrès, mais bien trop imaginatif pour s’attacher aux mesquineries de la vie pratique. Il s’est ruiné, et c’est le désespoir de ne pouvoir me donner les richesses qu’il rêvait qui l’a tué… J’avais seize ans alors, et depuis jamais plus je n’ai été heureuse…
Elle fit une pause et se reprit :
— Si, maintenant…
Le sourire mélancolique de son charmant visage s’était changé en un sourire tendre et elle avait tendu la main à son mari.
Gilbert Dargel prit cette main et la baisa passionnément. Six mois auparavant il ne connaissait pas Suzanne, et maintenant elle était toute sa vie. Lorsqu’il l’avait rencontrée chez des amis, elle était veuve depuis trois ans d’un homme qui l’avait laissée sans fortune après l’avoir, disait-on, rendue très malheureuse. Elle était si délicieusement jolie, et d’une grâce si délicate et si réservée, que Gilbert s’était épris d’elle profondément. Il était alors un homme de quarante ans, très riche, d’assez faible santé, lassé de tous les plaisirs et qui s’ennuyait profondément. Auprès de Suzanne, il comprenait maintenant qu’il n’avait auparavant jamais vécu.