— … Oui, reprit-elle, j’étais heureuse… si heureuse… J’étais libre, libre, libre… J’avais des femmes de chambre et une institutrice, bien entendu, mais jamais on ne me contrariait… Mon père ne l’aurait pas souffert… Comme je retrouve mes impressions d’enfance !… Je revois le vieux parc de notre domaine, et ses allées profondes et ses fleurs éclatantes… je respire la fraîcheur de l’eau vive qui alimentait les bassins… Je revois ma chambre, une grande chambre solennelle qu’on avait pour moi rendue si gaie et si douillette… Je me revois moi-même, enfant impétueuse et romanesque, rêvant d’aventures puérilement étranges et magnifiques… Je partais, montée sur un poney noir à longue crinière flottante, que je faisais galoper le long des chemins, afin de distancer le domestique qui devait me suivre, et de continuer seule mes courses vagabondes. Parfois je m’arrêtais dans des maisons amies. Je me souviens d’une vieille dame taciturne dans un manoir à demi en ruine et que je croyais hanté. Elle ne voulait recevoir que moi et m’appelait son rayon de soleil. Elle me faisait goûter avec des confitures à la rose, des amandes et des pistaches… Tu vois que j’étais déjà gourmande… Mais je ne t’ennuie pas avec toutes mes histoires de petite fille ?…
M. Dargel ne répondit pas. Il écoutait et regardait sa femme avec une extase muette. Elle lui sourit et continua :
— Je me souviens aussi d’autres voisins. Un monsieur et une dame d’un certain âge qui connaissaient beaucoup mon père et qui m’accueillaient à bras ouverts. Ils étaient très riches et s’étaient passionnés pour l’élevage. Alors, comme nous avions, paraît-il, dans nos poulaillers une race de volailles très rares et très précieuses, je leur en ai apporté, un beau jour, une douzaine, je crois. Quelle expédition !… Je me vois, arrivant au galop de mon poney et suivie du domestique qui portait sur son cheval une grande caisse à claire-voie où les malheureuses bêtes criaient tant qu’elles pouvaient… On a ouvert, pour me recevoir, la grande grille. Il y avait des griffons de bronze vert de chaque côté et devant le château un vaste bassin carré où nageaient des cygnes blancs et noirs dont l’un avait un collier d’argent…
Elle s’interrompit. Les yeux pensivement fixés sur les flammes du foyer, elle semblait, sans les voir, regarder en elle-même les chères images de son passé d’enfant.
A ses dernières phrases son mari avait tressailli légèrement et il semblait maintenant en proie à l’étonnement.
— … C’est dans ce château, reprit-elle d’un ton enjoué, que j’ai été demandée en mariage pour la première fois… Mais oui ! Je n’avais que quinze ans à peine… Le neveu de nos amis était venu pour quelques jours. C’était un jeune officier de marine et il allait, avant peu, se rembarquer. Il m’avait vue arriver au galop de mon poney… Il m’avait aidée à descendre… mon béret était tombé et j’avais tous mes cheveux dans la figure… Tu vois le tableau… Enfin, nous sommes vite devenus camarades… Et puis, un soir, dans une allée du parc, il m’a tout à coup demandé si je voulais bien me fiancer avec lui afin de nous épouser trois ans plus tard, quand il reviendrait… Il parlait d’une voix basse et tremblante, que j’entends encore, et certainement il était très ému… Mais moi je me suis mise à rire… à rire… Pauvre garçon ! il est mort en Extrême-Orient…
— Comment s’appelait donc le pays où tu habitais ? demanda négligemment Gilbert.
— La Fervière. C’est du côté de Tours, répondit-elle sans réfléchir.
M. Dargel ne montra pas son extrême stupeur. Il s’attendait à ce nom qui confirmait les souvenirs personnels et précis que certains des souvenirs de sa femme avaient éveillés en lui. Sans doute possible, le château aux griffons de bronze et au bassin carré où des cygnes nageaient, c’était le château, vendu depuis des années maintenant, où son oncle et sa tante de Brionne avaient achevé leur vie et où il avait lui-même fait jadis, auprès d’eux, plusieurs séjours qu’il se rappelait fort bien. Mais, chose singulière, il ne se souvenait de rien concernant Suzanne, il ne se souvenait même pas de l’avoir vue ni d’avoir entendu parler d’elle dans ce temps-là…
Mais, cependant…