Un soupçon s’imposa, devint certitude. Il revoyait, lui aussi, le passé, le passé vrai, non déformé ni arrangé. Oui, oui, c’était cela… Il revoyait un déclassé prétentieux et incapable qui campait dans une masure voisine d’une mare et entourée d’un enclos en friche où il faisait des expériences nauséabondes avec des engrais chimériques… C’était cela le savant chercheur, et son domaine, aux bois profonds et aux eaux vives ! Et l’homme s’appelait ?… Oui, Langlois, c’était cela !… Langlois, le nom de jeune fille de Suzanne… Gilbert n’avait jamais eu la plus petite idée d’établir le moindre rapprochement… Mais alors, Suzanne ?… Mon Dieu, était-ce possible ?… C’était cette gamine chétive, insignifiante, dépeignée et presque déguenillée qu’il avait à peine entrevue trois ou quatre fois lorsque, pour vendre des volailles ou des œufs, elle venait au château, montée sur un âne rétif qu’elle bâtonnait tant qu’elle pouvait… Mais le neveu des châtelains, l’officier de marine mort en Extrême-Orient ?… Eh bien, c’était lui-même, sans doute. Comme le reste, elle l’avait transformé, magnifié, inventé pour le décor de sa fantaisie et de sa vanité…
M. Dargel restait pétrifié. Ce qui l’ahurissait, c’était que la gamine déplaisante de jadis fût devenue l’adorable femme qui était là près de lui. Par quel prodige ?…
Mais Suzanne s’inquiéta du silence de son mari. A peine avait-elle prononcé le nom du pays qu’elle l’avait regretté. Elle demanda d’un ton indifférent :
— Est-ce que tu connais ce coin de la Touraine ?
Il hésita… Mais à quoi bon des explications vaines, à quoi bon l’humilier, lui faire de la peine, l’irriter contre lui ?… Le passé qu’elle avait inventé était bien plus conforme que le vrai passé à ce qu’elle avait su faire d’elle-même. Il répondit :
— La Ferdière… Ferlière… comment as-tu dit ?… Non, je ne connais pas du tout.
Et il dissimula un sourire de tendre indulgence en écoutant la jolie voix qui, rassurée, reprenait, avec de nouveaux détails plus flatteurs, le récit des souvenirs magnifiques.
LA PÉNICHE GRISE
La péniche grise descendait le canal, glissant sur l’eau muette où se reflétait le couchant rouge.
Debout à l’arrière, l’homme adossé à l’immense barre, avançait ou reculait pour gouverner. Il était jeune, svelte, large d’épaules. Il tenait une rose entre ses dents, qui brillaient sous la moustache légère. Sa chemise bleue était ouverte sur son cou et ses cheveux noirs bouclaient serré sur son front hâlé.