— Oui, dit-il, je m’en vas. Depuis que le père May est mort, je peux plus me supporter ici. Dame, pensez, ça faisait neuf ans qu’on ne se quittait pas. On s’est connus, on était camelots tous les deux, on s’est associés pour travailler ensemble, en bons camarades, et jamais on a eu un mot…
— Ça c’est vrai, dit la vieille, vous étiez comme les deux doigts de la main. C’est même drôle, vous aviez fini par vous ressembler, surtout depuis que vous aviez laissé pousser vot’ barbe comme lui…
Un éclair de satisfaction passa sur le visage ridé du père Mathieu.
— Ah ! vous trouvez qu’on se ressemblait ?…
— Ben oui, y avait de ça. Pourtant, vous étiez pas parents, hein ? Vous êtes de Paris, vous, et lui il était de la campagne… Dites donc, c’est-il vrai qu’il avait été à son aise dans les temps ? Et puis, May, c’était-il bien son vrai nom ?
Le père Mathieu fit un geste évasif.
— Moi, je l’ai toujours appelé comme ça, et je sais seulement qu’il avait été villageois, marié et établi, et qu’il était parti de chez lui pas très jeune, vers trente-cinq, trente-six ans. Il m’a raconté que c’est parce que sa femme lui faisait la vie dure à cause qu’il réussissait pas dans ses affaires et que le bien était à elle. Alors, vous le connaissiez, le père May, c’était la crème des hommes, doux, poli, gentil et honnête qu’on ne peut pas plus, mais il avait de la fierté et de la délicatesse ; alors il avait pris la mouche, il s’était mis en tête de faire fortune et il était parti… Et puis, dame, il avait dégringolé encore et il avait jamais voulu retourner comme ça, en sans-le-sou… Mais je bavarde et faut que je file. J’espère qu’on se reverra.
Il s’en alla, son paquet sur le dos. Il sortit de Paris. Il marchait d’un pas lourd, sans hâte ni trêve. L’interminable route ne l’inquiétait pas. Il ruminait le plan qu’il avait formé et qui tantôt lui semblait fou et tantôt excellent, et il en discutait avec lui-même, à demi-voix :
« Pour une idée, c’est une idée… Savoir si ça réussira et si les gens de là-bas me prendront pour lui ? Durieu, Edmond-Jules, c’est comme ça qu’il s’appelait de son vrai nom, le père May, et il était né à Lazoches, dans la Beauce. Et maintenant qu’il est mort et que je lui ai pris ses papiers, c’est moi qui m’appelle Durieu, Edmond-Jules, et qui suis né à Lazoches. Bon ! Et ce qu’il n’a jamais voulu faire par fierté et délicatesse, comme il disait : retourner chez lui, se faire reconnaître, réclamer ce qui lui revenait, c’est moi qui vas le faire à sa place… Sûr, ça réussira, la vieille a dit que je lui ressemblais et puis il y a vingt-cinq ans maintenant qu’il avait quitté son pays et on change en vingt-cinq ans, et puis j’ai les papiers : Durieu, Edmond-Jules, c’est moi. Je sors pas de là… Oui, mais faudra pas gaffer avec ceux qui l’auront connu… Et puis, si sa femme vit encore, savoir si elle éventera pas la mèche tout de suite. Alors, si on me découvre, je risque quoi ? A quoi qu’on pourra me condamner ?… Oui, mais qui ne risque rien n’a rien. Et si je réussis, me v’là sorti de misère, me v’là propriétaire peut-être bien, et tranquille jusqu’à la fin de mes jours, et au bon air, à la campagne, dans la verdure, tout mon rêve !… »
Ces alternatives d’espoir et de doute ne cessèrent de le tourmenter. Il marcha des jours et des jours, coucha dans des granges ou à la belle étoile, économisant âprement les quelques francs qu’il avait, afin de pouvoir manger jusqu’au bout de son long voyage.