XX

—«Blandine, cours: ton père qui arrive!»
—«Bonjour, patron Apian!»—«Dieu vous le donne!»
—«A moi le bout, je vous amarrerai!»
—«Dis-lui, à Marioche, de m'emplir
de vin d'Ampuis, vite, cette cruche...»
—«Où est Damian? Tiens, voilà ses chemises.»
—«Goton! Mïon! Qu'est-ce que je vous apporte
de la foire, holà ho?»—«Apporte, Ribory,
quelques bagues de crin et aussi de verre,
de celles qui dessus ont un rat rouge!»
—«Oui!»—«Moi, pour la petite apporte-moi
une poupée, de celles qui se ploient!»
—«Oui.»—«Pour moi apporte des gimblettes,
de ces bonnes qui sont enlacées avec un fil...»
—«Oui.»—«Moi, apporte-moi...» Tout ça jacasse;
les recommandations de toute sorte
se vont croisant des bateaux aux fenêtres:
—«Dis à ton grand-papa de t'acheter
dans une boîte rose une petite sœur,
eh! Claudillon?»—«Père-grand, à Beaucaire,
moi je veux y aller!»—«Le coup prochain, mon gars...»
—«Allons, portez-vous bien! bonne aventure!»
—«Tenez-vous bien gaillarde, tante Chaisse!»
—«Et toi, Janin, prends garde aux Trêves[6],
aux feux Saint-Elme et aux Oulurgues[7]
qui vont, la nuit, par les Aliscamps d'Arles!»

XXI

Et puis adieu. Le Midi les attire.
Ils n'ont du reste pas de temps à perdre
s'ils veulent arriver les premiers en Argence[8]
et gagner le mouton. Au cours de l'eau,
encore toute bleue des turquoises
qu'elle a ramassées dans le lac de Genève,
pendant que vont les tentes blanches
une après l'autre, telles qu'un vol de cygnes,
le prince hollandais veut tout savoir.
—«Allons-nous mettre longtemps pour la descente,
maître?» demande-t-il. Le patron bruyamment
tousse et, heureux de faire quelque peu
son Cicéron:—«Deux jours, trois au plus, prince,
au cas où par la route il y ait de l'encombre,
répond-il, des brouillards, par exemple, pareils
à ceux que nous avions ce matin et assez denses
pour empêcher de voir la direction...
Car il ne s'agit pas de plaisanter avec ces roches,
écueils, récifs et pointes et verrues
ou bien avec ces grèves dangereuses
que recèlent de loin en loin les eaux qui rient.
Si l'on n'ouvre pas l'œil, la barque râpe,
se crève et boit: floc! floc! ou dans un «maigre»
s'engrave jusqu'aux bords et tout se noie.
Sans parler des ponts où l'on heurte
ni des empêchements des bacs...
Saint Nicolas, patron de la rivière,
nous garde longuement!»

XXII

—«Royaume, foudre!»
cria le voiturin en coupant son récit,
«vous ne voyez donc pas les îles de Saint Pierre,
grand capon de pas Dieu, qui vous entravent?»—
Et il reprit:—«C'est pour vous dire, prince,
que s'il est vrai, comme affirme un proverbe,
que tous les saints aident à la descente,
tout de même en descente, allez, il se rencontre
ses contre-temps, incidents et hasards.
D'ordinaire pourtant, quand tout va bel et bien
et que l'on peut, même au clair de la lune,
reconnaître à vue d'œil la bonne voie,
des grands quais de Lyon aux basses rives
du Rhône provençal, en deux journées,
aux mois d'été, se fait la course.
Un vrai jeu que cela! mais puis c'est la remonte,
seigneur, qui fait tirer! De chaque bord,
sur les bateaux plats que nous remorquons,
—voyez-les donc, encaqués comme anchois,—
nous avons là nos chevaux de halage:
vingt fortes couples[9], toutes bêtes de choix,
fleur des haras du Charolais,
que vous verrez, quand nous reviendrons contre-mont,
s'évertuer superbes sur la rive du fleuve...
Je ne dis pas qu'il n'y ait, sur l'Empire
ou le Royaume, rien de comparable
à notre chevaline; mais je vous garantis
que vingt mille quintaux ne les font point culer.»

XXIII

—«Et quel temps se met-il pour la remonte?»
—«Cela dépend: aux mois d'été, quand l'eau est lisse,
en dix-huit ou vingt jours on peut la faire.
Aux petits jours, quand la saison hiverne,
il en faut de trente-cinq, voyez-vous, à quarante...
Mais le terrible, puis, c'est quand le Rhône,
gonflé par les pluies automnales,
ou par ces gros temps d'Est
qui avec la marée en aval le refoulent,
déborde ses grandes eaux troubles
sur les puissantes digues et sur les clayonnages,
noyant les perrés et les voies.
Sacré coquin! quelle misère,
alors, quand les chevaux, à la cordelle
de chaque nef, tirant quatre par quatre,
ne voient plus le chemin et s'embourbent
jusqu'à la croupe dans les blés, dans les orges,
au point de les falloir lever avec un pieu
qu'on leur passe à deux sous le ventre!
Ou lorsqu'il faut, monsieur, changer de rive
pour éviter quelque rivière grosse
qui se met en travers aux pieds des équipages;
ou lorsqu'il faut, monsieur, passer à gué l'Ouvèze,
passer à gué le Roubion et la Drôme!
C'est un rude travail! Contre les roches,
au frottement les cordes s'usent:
il faut bâcler un nœud, une épissure;
il faut abattre, à coups de cognée, les arbres
qui peuvent empêcher; oui, mille dieux!
il faut, à coups de poing ou de pieu ou de gaffe,
pendant que les chevaux se noient,
se mettre par chemin aux prises avec les rustres
qui, pour gagner devant avec leurs couples
ou trébouger (ainsi que nous disons tout brut),
viendront dans les jarrets parfois cingler les nôtres...
Allez, il y en a pour tous!»

XXIV

—«Et il en reste!»
fait le prince en riant. A l'horizon,
chaperonnés de neige blanchissante,
les sommets du Vercors piquent l'espace.
Les troupeaux transhumants de la Crau, à cette heure,
broutent là-haut les herbes drues,
le cytise fleuri, la pimprenelle:
car c'est aux bergers d'Arles que l'usage
de toutes ces Alpes et cimes lointaines
depuis des milliers d'années est dévolu.
Et jusqu'au Nivolet de la Savoie,
et jusqu'au pic escarpé du Viso,
et loin, bien loin, jusqu'à ce mont Genièvre
qui départit les eaux de France et d'Italie,
à eux tout appartient. Et de quoi se prévalent
les conquérants les plus goulus
qui eurent tour à tour empire sur le Rhône,
les Charlemagne avec les Bonaparte,
les Annibal et les César de Rome,
pour avoir franchi ces hauteurs!
lorsque tous les printemps, en caravane,
lorsque tous les étés et les automnes,
avec leurs grands boucs qui ouvrent la trace
parmi la neige grenue des névés,
suivis de leurs innombrables brebis,
le bâton à la main, jouant du fifre,
nos pâtres, eux, gravissent et passent les montagnes!