XV

—«Ho! cette fille, certes,
dit Patron Apian, le diable m'emporte!
vous fera quelque jour tourner la tête...
Ils ne parlent que d'elle: ce n'est pas un laideron,
mais pour en faire une crierie pareille,
il n'y a pas ici d'eau jusqu'au cou, voyons!
à l'égard des tendrons de nos côtes,
vigoureux, opulents et blancs comme jonchée!...
Royaume! bute à Givors!»—Et bord à quai
cognent les barques: le coussinet au dos,
les portefaix barbus déjà reversent
les mannes de charbon aux savoyardes;
on empile à beaux tas les ferrements
et la quincaille et les faux et les forces
et les fusils fameux de Saint-Étienne.
Puis derechef, en route! et, d'accord tous,
le prince blond s'est déjà mis à l'œuvre,
car il a bien promis de vivre en camarade
avec les mariniers, patron et gens du bord,
et manœuvrer, ramer, trimer comme eux,
ainsi que fit Pierron, le czar des Russes, lorsque
à Zaardam, dans sa jeunesse, il s'embaucha
compagnon charpentier, voulant apprendre.

XVI

Mais le vrai, le voici: par une suggestion
qui vient du sang, Guilhem (ainsi se nomme
le beau dauphin de la nation flamande)
veut rouler par le Rhône. Il veut connaître
l'aire qui le couva, la terre illustre
qui lui transmit le noble nom qu'il porte,
Orange et sa célèbre Gloriette,
château fort et palais de ses aïeux
au temps féroce des guerres sarrasines.
Et il veut parcourir et voir chacun des lieux
où ont laissé leurs vestiges ces princes
dont le Cornet[3] sonna dans les tirades
de toutes les chansons chevaleresques.
Il veut s'initier à ce langage
dans lequel Béatrix de Romans gazouillait
ses doux accents lesbiens, la langue allègre
en laquelle chanta la Comtesse de Die
ses lais d'amour avec Raimbaud d'Orange.
Il a lu. Il se sent aux entrailles,
à de certains moments, les ambitions superbes,
le reverdissement des grandes envies folles
qui vers la gloire ont exalté ses pères
et le regret des conquêtes perdues.
Mais pourquoi le regret, si des ancêtres
il pouvait recouvrer la terre ensoleillée
en l'embrassant de son regard avide!
Qu'est-il besoin d'épées qui étincellent
pour s'emparer de ce que l'œil nous montre?
Et ne serait-ce pas trop beau, tout simple aussi,
de reconquérir ce fleuron d'Orange,
ce franc-alleu que tinrent ceux des Baux,
et cet empire enfin des Bosonides
qui dans le cri «empire!» dure encore,
en s'accointant aux bonnes gens du peuple
qui l'ont gardé, le cri des souvenances?
On le dit bien de qui est populaire:
«C'est notre roi, c'est un roi!» Eh! bon Dieu,
quoi davantage? autant lui en advienne!
Car à leur tour croulent les châteaux forts,
comme il apparaît là sur chaque mamelon,
et tout s'éboule et tout se renouvelle...
Mais sur tes cimes, immuable Nature,
à tout jamais les thyms éclosent
et toujours les pasteurs et pastourelles
s'y vautreront sur l'herbe au renouveau.

XVII

L'épais brouillard, qui peu à peu s'éclaire,
a découvert au jour la vallée vaporeuse
avec les verts coteaux de ses collines
où court le Rhône roulant au milieu d'elles.
Et Maître Apian, en contemplant la face
du soleil neuf qui ragaillardit tous,
crie: «Un de plus!» Les nautoniers ensemble
ont haussé le chapeau; la joie réveille
les passagers, ébahis à tout coin,
quand tout d'un coup, magnifique, au tournant
apparaît dans son plein l'antique Vienne,
assise en autel sur les contreforts
du noble Dauphiné. Voilà, célèbre,
le Tombeau de Pilate et son aiguille.
On entend les foulons qui frappent à grands coups
pour apprêter les draps, dans les fabriques.
Coupe-jarret[4], sur ses pentes ardues,
étale en éventail ses maisonnettes;
et les clochers et les tours et les temples
dans la lumière inondante et limpide
écrivent du passé l'histoire auguste.

XVIII

Son portulan à la main—qu'il feuillette,
le prince transporté lors s'écria:
—«Salut, empire du soleil, que borde
comme un ourlet d'argent le Rhône éblouissant!
empire de plaisance et d'allégresse,
empire fantastique de Provence
qui avec ton nom seul charmes le monde!
Oh! être né dans les temps de bagarre,
de pêle-mêle, de néant, d'aventures,
où, une épée en main, le vaillant homme
pouvait, ne consultant que son instinct,
pouvait, dans le ferment des troubles,
se tailler librement un beau royaume,
en voilà une, entre toutes, de chance!
Comme ce grand Boson, comte de Vienne,
qui là, depuis mille ans, dans l'église majeure
de Saint-Maurice, porte sur sa tombe
le témoignage écrit de son audace,
de sa munificence, de sa gloire!
Princes de comédie et rois blafards,
nous aujourd'hui, impersonnels, dans l'ombre
et l'étroitesse de nos attributs légaux,
nous passons chuchotant à ras l'histoire,
dissimulant couronne et sceptre,
comme si nous avions peur d'être en vue!
Mais toi, comte Boson, à la barbe
des potentats de France et d'Allemagne,
tu enfourches d'un bond les flancs du Rhône:
«Allons, mon bon cheval!» par les sommets,
au cri: vive Provence! tu t'élèves...
—«Voilà, se disent les gens dans la mêlée,
«un homme!»—Et les barons et les évêques
t'ont acclamé roi d'Arles dans Mantaille!»

XIX

Mais pendant que le prince exulte,
les mariniers, les roulant devant eux,
ont embarqué les barriques de bière
avec leurs fonds plâtrés et blancs,
de bière blonde et brune qui, mousseuse,
va délecter, tout le temps de la foire,
dans les tavernes et bazars de Beaucaire,
les gosiers assoiffés des buveurs.
Sans plus tarder, car le temps presse,
ils ont viré de bord et le Caburle,
entraînant après lui sa blanche flotte
et rengorgé, reprend le fil de l'onde.
Or, sur les croupes des collines,
aussitôt vues là-haut, bien munies d'échalas,
les vignes d'or de la Côte-Rotie
et aperçus au lointain sur la droite
le mont Pilat et ses trois dents bleuâtres,
devant Condrieu voilà qu'ils mouillent l'ancre.
C'est le pays d'où ils sont presque tous.
Sur le Sablier[5], pour attendre leurs pères,
un fouillis de gamins, depuis quatre heures,
sont là tout nus ou moitié nus qui jouent:
les uns dans l'eau barbotent ou font des ricochets,
les autres se battant à coups de pierres.
Au pied de leurs maisons, le long du fleuve,
les pauvres femmes, sur le pas des portes,
sont à l'affût, depuis la matinée,
pour voir au port passer leurs hommes.