CHANT DEUXIÈME[ (en provençal)]
LE PRINCE D'ORANGE
XI
—«Pousse au royaume, ho!» crie une voix.
—«Nous y sommes! voilà!» On appuie au timon
et le prouvier jette le câble à terre.
C'est Vernaison.—«Amarre!» Dès qu'on touche,
apparaît tout d'un coup, là, un jeune homme blond
qui, dégagé, monte sur la grand'barque...
Et quel est-il? C'est le prince d'Orange,
le fils aîné, dit-on, du roi de Hollande.
Et de toute façon les langues conjecturent:
et pour les uns ce n'est qu'un éventé,
qu'un drille, assurent-ils, qu'une tête fêlée,
qui, se brouillant avec le roi son père,
a dû partir pour courre l'aventure,
le guilledou, la pretentaine,
à travers le pays. Selon les autres,
il s'est opiniâtré tant et tant sur les livres,
il s'est acoquiné tellement à l'étude
qu'il en est, le pauvret, tombé en chartre,
comme un enfant qui mange de la cendre;
et vers le Rhône les médecins l'ont envoyé
boire le bon soleil qui ravigote,
boire le souffle vif du rude Maëstral[1].
XII
De son royaume ombreux, paludéen,
où le Rhin se noie dans les brumes,
lui, quelque jour, s'il revient en santé,
ceindra la couronne d'iris.
Mais il s'en faut, pour l'heure, qu'il lui tarde
de prendre en charge le gouvernail des hommes,
dégoûté comme il est, avant d'y être,
de toutes les intrigues qu'il comporte,
des manœuvres de cour, et des cérémonies,
et de l'ennui qui vous y mange l'âme.
Et il s'est mis en tête une folie d'amour,
lubie de prince imaginatif, rêveur;
il s'est mis dans la tête de trouver en voyage
l'éclosion de la Naïade antique
et la fleur d'eau épanouie sur l'onde
où la Nymphe se cache nue,
la Nymphe belle et pure et claire et vague
que l'esprit conçoit et désire,
que le pinceau retrace, que le poète
dans ses visions éternellement évoque,
la Nymphe séductrice, voluptueuse,
qui, autour du nageur, au cours de l'eau,
laisse flotter sa chevelure
et se confond et fond avec le flot.
Et de canal en canal, par la Saône,
il descendit de son pays de Flandre,
comme descendent du nord brumeux les cygnes
aux «clairs» du Vacarés, quand vient l'automne.
XIII
A peine il a sauté, pâlot, sur le Caburle
et au patron touché la main, sans morgue,
il converse avec tous à la bonne franquette;
aux Condrillots paye des cigares
de son pays—qui fleurent comme baume,
et, pas plus fier qu'un «frère de la tasse»,
il leur fait boire à son flacon, après l'un l'autre,
une eau-de-vie qui liquéfie les brumes.
Et entre eux ils se disent:—«Celui-là est des nôtres!»
—«Des vôtres? répond-il, oh! vous pouvez le dire,
et s'il vous faut de l'aide, camarades,
nous sommes d'un pays où l'on ne craint pas l'eau
et où l'on sait tirer assez bien à la rame.»—
Les nochers sont ravis; ils l'entourent
comme le corps d'un roi et lui regardent
sa jeune barbe blonde, ses mains fines
et une fleur en émail, ciselée,
qui pend à son clavier de montre.
XIV
Mais le patron Apian s'écrie: «Empire!»
La barque capitane et les suivantes,
au premier coup de timon, vers la gauche
ont repris leur dérive. Sur l'eau longue
cependant que les nefs vont toutes seules,
le prince blond devise avec la chiourme.
Gentiment il leur conte qu'il est de Hollande
et fils de roi, et qu'il va en Provence,
cherchant la fleur qu'il porte pour insigne:
—«Fleur de mystère, dit-il, inconnue
aux profanes terriens, car dans les eaux
elle fait son séjour et s'y épanouit,
fleur de beauté, fleur de grâce et de rêve
que mes Flamands appellent «fleur de cygne»[2]:
par tout pays où on la trouve,
l'homme est joyeux, la femme belle.»
—«Cela? en s'approchant dirent les bateliers,
mais c'est la fleur de Rhône, mon beau prince,
le jonc fleuri, qui se nourrit sous l'onde
et que l'Anglore aime tant à cueillir!»
—«L'Anglore?»—«Allons, avance-toi, Jean Roche,
et dis-lui donc quelle est celle-là,» firent-ils.
—«Autant que moi, vous autres, vous pouvez en parler!»
répondit brusquement un jeune homme
qui tressait l'épissure d'un cordage.
—«Oh! le vilain bourru! lui cria-t-on,
tu l'auras cette nuit songée peut-être—qui à terre
faisait gogaille avec quelque pêcheur...»
—«Vous avez beau hâbler, mais, dame, quand,
riposta le gros gars, vers les fourrés
du Malatra, là où l'Ardèche fouille,
vous passez à côté, poussant la barre,
et que, nu-pieds sur le sable fin,
vous la voyez riant avec ses dents qui mordent,
ah! combien d'entre vous, si du bout de son doigt
elle faisait un signe, se jetteraient à l'eau
pour aller déposer un baiser sur l'aubier
de son pied nu!»